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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

Émission du 6 juin 2003

MASSACRE EN AFGHANISTAN

Réalisation : Jamie Doran
Production : Atlantic Celtic Films

Tout commence en novembre 2001, dans un col de montagne, près de la ville de Kunduz dans le nord de l'Afghanistan, lorsque des soldats talibans acceptent de se rendre après avoir reçu l'assurance qu'on ne leur ferait aucun mal. Voici les premières images de leur reddition. Quelques jours plus tard, plus de 4000 d'entre eux auront disparu, ils seront morts pour la plupart. Ils ont été massacrés par les plus proches alliés afghans des Américains. Mais quel a été le rôle des Américains eux-mêmes?

 

Le général Rashid Dostum

La région de Mazar-é Charif, dans le nord-ouest de l'Afghanistan, a été le théâtre des batailles les plus cruciales de la guerre. Il fallait faire tomber Mazar pour arriver ensuite à Kaboul. Après de chaudes luttes, c'est chose faite. Les deux grands vainqueurs dans cette région sont des seigneurs de guerre rivaux, Mohammed Atta et le général Rashid Dostum, largement considéré comme le commandant le plus impitoyable du pays, et le plus proche allié des États-Unis dans cette guerre. Ce dernier est aussi le personnage clé de l'Alliance du Nord lors de la capitulation de Kunduz.

Kunduz détient 7000 prisonniers talibans qui doivent être transférés dans d'autres prisons. Parmi eux, John Walker Lindh, un taliban américain. Les médias se sont rués sur son histoire, laissant de côté les autres prisonniers et le sort qui les attendait.

Les talibans ont été envoyés à Kalai Zeini, une énorme forteresse, avant d'être envoyés dans une prison plus à l'ouest, à Sheberghan. Mais selon les chiffres officiels, seulement 3000 d'entre eux sont arrivés à Sheberghan vivants. Où sont passés les milliers qui manquent à l'appel? On sait que quelques centaines d'entre eux ont été vendus aux services de sécurité de leur pays respectif par les chefs de guerre - une tradition afghane : les Ouzbeks ont été cédés au redoutable SNB et les Tchétchènes au KGB russe. Le sort qu'ils ont connu est laissé à notre imagination.

Que s'est-il passé pendant le transport des prisonniers? L'escorte de ces prisonniers était composée de soldats afghans, et plusieurs d'entre eux ont vu leurs camarades mourir sous les balles des talibans. Leur soif de vengeance plane dans l'air et ils ont très peu de sympathie à l'endroit des quelques milliers qui sont emmenés à Sheberghan. Lorsque les camions sont bondés de prisonniers, les soldats en entassent des milliers dans des conteneurs. En tout, près de 25 conteneurs remplis de centaines de prisonniers vont faire une centaine de kilomètres en plein désert. Au bout d'une vingtaine de minutes dans cette condition, les prisonniers ont commencé à réclamer de l'air. « [Les soldats afghans] nous ont dit d'arrêter nos camions et nous sommes descendus. Après, ils ont tiré sur les conteneurs. Du sang s'est mis à couler. À l'intérieur, on entendait hurler », témoigne un des camionneurs dont la participation a été forcée par l'armée afghane.

Ces trous d'aération n'avaient rien d'un geste humanitaire. Au lieu de viser le toit des conteneurs, les soldats tiraient au hasard, tuant ceux qui se trouvaient près des parois. Un chauffeur de taxi de la région s'était arrêté à un poste d'essence sur la route de Sheberghan. « J'ai senti une odeur bizarre et j'ai demandé au pompiste d'où ça venait. Il m'a dit "Regarde derrière toi". Et j'ai vu trois camions avec des conteneurs. Du sang coulait de partout. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête. C'était l'horreur », témoigne-t-il.

Parmi les prisonniers entassés dans les conteneurs, ceux qui sont morts sur le coup ont connu une délivrance rapide. D'autres ont agonisé plusieurs jours dans le désert avant d'arriver à Sheberghan. Lorsqu'on a ouvert les conteneurs, on s'est rendu compte de l'ampleur du carnage. Un soldat, qui a fui l'Afghanistan depuis, décrit la scène dans une entrevue donnée à un journal pakistanais : « Jamais je n'oublierai cette sensation. C'était la puanteur la plus révoltante et la plus forte qu'on puisse imaginer : un mélange de matières fécales, d'urine, de sang, de vomi et de chairs en décomposition. Une odeur à vous faire oublier toutes les autres odeurs que vous avez jamais connues ».

Pendant dix jours, la Croix-Rouge a essayé en vain d'aller voir ce qui se passait. On lui a dit qu'elle ne pouvait pas entrer parce que des soldats américains travaillaient à l'intérieur.

Les prisonniers valides ont été emmenés en prison, tandis que les morts étaient chargés dans les conteneurs. Beaucoup de prisonniers avaient survécu, mais certains étaient si gravement blessés qu'on les a remis dans les conteneurs avec les morts. « Certains talibans étaient blessés et d'autres étaient si faibles qu'ils étaient sans connaissance. Nous les avons emmenés ici, à Dasht-é Leili. Ils ont été abattus là », témoigne un des camionneurs.

Si les soldats américains arrivent à camoufler leur rôle dans cette prison, c'est un cas limite de crime de guerre. Mais s'ils ont assisté à l'exécution sommaire des prisonniers en s'abstenant d'intervenir, alors ils se sont indéniablement rendu coupables d'un acte criminel.

Des soldats américains surveillant la prison de Sheberghan

Pour porter des accusations, encore faut-il une enquête indépendante. Qui pourrait la faire? Les Nations unies craignent trop pour la sécurité de leur propre personnel pour s'y impliquer. Le gouvernement afghan semble disposé à juger ses seigneurs de guerre les plus dangereux, mais dans la réalité, ses chances de réussite sont quasiment nulles. L'administration de Kaboul n'a pas réellement d'influence en dehors de la capitale, et elle aurait besoin de l'aide du plus grand allié du général Dostum, les États-Unis, pour ouvrir une enquête. Or, les autorités américaines tiennent absolument à éviter ce genre de scénario, car il aboutirait presque certainement à une mise en accusation pour crimes de guerre de ses propres soldats. Le Pentagone préférerait qu'on oublie cette affaire. Mais les pressions commencent à se faire plus intenses à Washington.

En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.

 

Après avoir passé un mois à Londres pour récupérer, le journaliste qui a rendu ce reportage possible, au péril de sa vie, Najibullah Quraishi a tenu à renvoyer les hommages. « J’aimerais souhaiter sécurité et prospérité à tous les journalistes du monde, qu’il ne subissent aucune interférence de quelque sorte que ce soit dans leur profession. J’aimerais également dédier ce prix au peuple de l’Afghanistan, mon charmant pays. »


POUR EN SAVOIR PLUS

Les Accords de Bonn
Dossier du site Nouvelles de Radio-Canada

Les talibans ou le règne de la terreur
Dossier du site Nouvelles de Radio-Canada

United Nations & Afghanistan
Site des Nations unies

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.

 

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