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Dans
le petit port de Rose Blanche, à Terre-Neuve, un seul bateau
a le droit de pêcher de la morue dans le golfe du Saint-Laurent.
Ses propriétaires, Wilbert Munden et son frère John,
ont ce privilège parce qu'ils sont des pêcheurs sentinelles.
Quelque 150 pêcheurs du Québec et de Terre-Neuve participent
au programme fédéral des pêches sentinelles
pour savoir si le stock de morue du golfe, qui s'est complètement
effondré, est capable de se régénérer.
Ils sont accompagnés par Jason Spingle, un membre du syndicat
des pêcheurs nommé pour gérer le programme des
pêches sentinelles dans le sud-ouest de Terre-Neuve.
Wilbert
a posé la ligne pendant la nuit. Son filet, qu'on appelle
aussi une palangre, possède mille hameçons qu'il faut
appâter un à un avec du calmar avant de le laisser
reposer par 25 à 30 mètres de fond. Les poissons capturés
sont pesés et mesurés un à un. Jason note soigneusement
les données car elles permettront de constater, au fil des
ans, secteur par secteur, l'évolution de la population de
morues. D'autres poissons de fond : sébaste, merluche,
aiglefin, flétan, sont aussi capturés en très
petite quantité. Comme ils sont menacés au même
titre que la morue, l'équipe note aussi leurs données.
Jason
prélève entre autres les otolithes, deux os de l'ouïe
de plusieurs poissons, qui seront analysés en laboratoire.
Sectionnés en deux, les otolithes sont analysés au
microscope. « C'est un peu comme un arbre, on peut compter
les anneaux et connaître l'âge du poisson »,
explique Philippe Schwab, de l'Institut Maurice-Lamontagne.
Le
laboratoire des pêches sentinelles est à Mont-Joli,
au Québec, à l'Institut Maurice-Lamontagne de Pêches
et Océans Canada. En analysant l'âge et l'état
de santé des morues, les scientifiques avaient espoir que
le stock épuisé se renouvellerait assez pour permettre
la réouverture d'une bonne pêche commerciale. Malheureusement,
les morues recueillies comme échantillons sont encore bien
petites. Ces résultats alarmants sont remis au ministère.
Il y a toujours si peu de poissons qu'il faudrait envisager de fermer
la pêche, de décréter un nouveau moratoire,
ce qui fait craindre le pire.
Les
contrecoups du moratoire de 1992
La
fermeture de la pêche a été une véritable
catastrophe pour tous les villages côtiers. Il y avait trop
de pêcheurs. Alors en plus de l'assistance sociale, de programmes
de recyclage et de l'assurance-emploi, le gouvernement s'est lancé
dans un programme de rachat de permis. Tous les ports abritent maintenant
des cimetières de bateaux. Par exemple, le petit port terre-neuvien
de l'Isle aux Morts porte trop bien son nom depuis la fermeture
de l'usine de poisson. L'usine tombe en ruines. Comme dans plusieurs
autres villages portuaires, la population vieillit et les jeunes
s'en vont parce qu'il n'y a pas d'autre travail que la pêche.
La seule usine qui reste sur l'île est celle de Burnt Island.
Dans ses temps glorieux, l'usine débitait en trois mois autant
que le quota actuel de tout le sud-ouest de Terre-Neuve. Aujourd'hui,
comme il n'y a presque plus de morues, on y filète 17 000
livres de truite d'élevage. On prépare aussi des poissons
qu'on négligeait auparavant : de la lotte et des ailes
de raies pour les Européens.
Dans
un temps qui semble déjà lointain, toutes les morues
étaient grosses. Il y avait des mauvaises années,
mais la règle était plutôt la pêche miraculeuse.
Les pêcheurs à Terre-Neuve consommaient plutôt
la merluche que la morue parce que, disait-ils, « l'argent
ça ne se mange pas ». On a appelé la morue
« le poisson qui a changé le monde ».
Elle a fait des fortunes. Le golfe du Saint-Laurent et les grands
bancs de Terre-Neuve étaient parmi les zones de pêche
les plus riches du globe. Le monde entier venait y pêcher.
Les méthodes de pêche aussi remises
en cause
Il
y a différentes méthodes de pêche. Tous les
pêcheurs du sud-ouest de Terre-Neuve ont signé un accord
pour n'utiliser que la palangre. La palangre est très efficace
et ramène un poisson vivant et en parfait état. Elle
protège aussi les stocks puisque, en période de fraie,
les morues ne s'alimentent pas, donc elles ne mordent pas aux hameçons.
Certains
pêcheurs utilisent d'autres sortes de méthodes qui
respectent moins l'environnement océanique. L'utilisation
du filet maillant, par exemple, est une grande source de gaspillage,
mais plusieurs l'utilisent parce qu'il représente moins d'efforts
et reste un peu plus rentable : moins de sorties en mer,
moins de carburant, pas d'appâts. Mais le filet maillant n'est
rien à côté du chalut assisté de toutes
les dernières technologies électroniques de navigation
et de détection du poisson. Le professeur Daniel Pauly, de
l'Université de la Colombie-Britannique, compare le passage
d'un chalut à une déforestation : « Imaginez
des chasseurs au Québec qui vont à la chasse [et qui
utilisent un bulldozer au lieu d'un fusil] : "Je vais
enlever la forêt, et puis après, parmi les arbres et
la terre et les racines et tout, [je trouverai] deux, trois daims".
Voilà comment travaille un chalutier. C'est de la folie ».
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La
spirale de la surpêche
« La
pêche [prive la mer de ses] gros poissons. Au fond de
l'eau, les structures, les animaux, les mollusques et autres
[commencent à en souffrir]. Après un certain
temps, il y en a moins. Alors, on est forcé, si on
veut maintenir la pêche, de se concentrer sur des poissons
plus petits. Puisque ces poissons plus petits étaient
la nourriture des gros poissons, on enlève une partie
de l'alimentation des gros poissons, et donc, il y en a encore
moins. On est alors forcé de continuer comme ça.
C'est un cycle infernal, où on a de plus en plus de
petits poissons. [On va finir avec] une soupe de plancton,
de méduses, mais on n'aura pratiquement plus de gros
poissons. »
- Daniel Pauly, Université de la Colombie-Britannique.
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Cette
folie se reproduit dans toutes les mers du monde : dans le golfe
de Thaïlande, à l'ouest de l'Afrique, même la
mer du Nord est vide de poissons. Pour répondre à
ce problème, les solutions privilégiées sont
simples :
-
il
faut arrêter totalement la pêche dans les zones
où les espèces sont menacées;
-
il
faut aussi l'interdire pour toujours dans de vastes réserves
marines où les poissons vont se reproduire;
-
enfin,
là où il reste encore du poisson, il faut interdire
les chaluts et revoir l'usage du filet maillant.
Voilà
ce qu'il faut faire si on ne veut pas qu'un jour, quelqu'un, quelque
part, pêche le dernier poisson.

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POUR
VISIONNER
LE REPORTAGE
première
partie
deuxième
partie
images
: SERGE BRUNET, GEORGES LASZUK
son
: JOE CANCILLA, JEAN LABELLE, PETE
WONSIAK
montage : JACQUES DURAND
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Moratoire
sur la morue : 10 années difficiles
Terre-Neuve,
dont l'économie reposait sur la pêche à la morue
depuis 500 ans, a perdu une partie de son identité le 2 juillet
1992. L'effondrement des stocks de morues a changé à
tout jamais cette province et des centaines de communautés
de pêche sur la côte atlantique.
Du
jour au lendemain, près de 30 000 pêcheurs et
travailleurs d'usine se sont trouvés sans travail et, quelques
mois plus tard, sans revenus. Bon nombre ont quitté la région
atlantique pour trouver du travail. D'autres se sont tournés
vers le crabe et la crevette, ce qui a créé des conflits
dans plusieurs communautés.
Pire
encore, les années de moratoire n'ont pas permis aux stocks
de morues de se rebâtir, et la côte terre-neuvienne
en particulier est parsemée d'usines fermées. Celles
qui sont ouvertes transforment surtout du crabe et de la crevette.
Ces quotas ont plus que quadruplé depuis le moratoire, ce
qui fait craindre leur effondrement.
Source
Nouvelles SRC
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada
le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion
sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche
à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.
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