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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

PÊCHE SANS POISSON
Émission du 17 janvier 2003

journaliste : JEAN-MICHEL LEPRINCE
réalisatrice : PIERRE DEVROEDE

New York, 4 h du matin, au pied du pont de Brooklyn à Manhattan, le Fulton Fish Market s'ouvre. Depuis 160 ans, le plus grand marché de poissons d'Amérique reçoit des grossistes venus y marchander vigoureusement 150 millions de livres de poissons et fruits de mer annuellement. D'autres camions partiront ensuite avant l'aube vers l'intérieur des États-Unis, vers Boston, Toronto, Montréal.

Ce qui se vend le plus présentement, c'est du saumon, du saumon d'élevage. Le poisson sauvage est difficile à trouver, il faut le chercher de plus en plus loin : Brésil, Australie, Caraïbes. La morue, elle, ne vient plus du Canada, mais d'Islande. Malgré l'abondance apparente, le poisson est de plus en plus rare. Si on continue à pêcher à ce rythme dans toutes les mers du monde, quelqu'un, un jour, pêchera le dernier poisson.

 

Dans le petit port de Rose Blanche, à Terre-Neuve, un seul bateau a le droit de pêcher de la morue dans le golfe du Saint-Laurent. Ses propriétaires, Wilbert Munden et son frère John, ont ce privilège parce qu'ils sont des pêcheurs sentinelles. Quelque 150 pêcheurs du Québec et de Terre-Neuve participent au programme fédéral des pêches sentinelles pour savoir si le stock de morue du golfe, qui s'est complètement effondré, est capable de se régénérer. Ils sont accompagnés par Jason Spingle, un membre du syndicat des pêcheurs nommé pour gérer le programme des pêches sentinelles dans le sud-ouest de Terre-Neuve.

Wilbert a posé la ligne pendant la nuit. Son filet, qu'on appelle aussi une palangre, possède mille hameçons qu'il faut appâter un à un avec du calmar avant de le laisser reposer par 25 à 30 mètres de fond. Les poissons capturés sont pesés et mesurés un à un. Jason note soigneusement les données car elles permettront de constater, au fil des ans, secteur par secteur, l'évolution de la population de morues. D'autres poissons de fond : sébaste, merluche, aiglefin, flétan, sont aussi capturés en très petite quantité. Comme ils sont menacés au même titre que la morue, l'équipe note aussi leurs données.

Jason prélève entre autres les otolithes, deux os de l'ouïe de plusieurs poissons, qui seront analysés en laboratoire. Sectionnés en deux, les otolithes sont analysés au microscope. « C'est un peu comme un arbre, on peut compter les anneaux et connaître l'âge du poisson », explique Philippe Schwab, de l'Institut Maurice-Lamontagne.

Le laboratoire des pêches sentinelles est à Mont-Joli, au Québec, à l'Institut Maurice-Lamontagne de Pêches et Océans Canada. En analysant l'âge et l'état de santé des morues, les scientifiques avaient espoir que le stock épuisé se renouvellerait assez pour permettre la réouverture d'une bonne pêche commerciale. Malheureusement, les morues recueillies comme échantillons sont encore bien petites. Ces résultats alarmants sont remis au ministère. Il y a toujours si peu de poissons qu'il faudrait envisager de fermer la pêche, de décréter un nouveau moratoire, ce qui fait craindre le pire.

 

Les contrecoups du moratoire de 1992

La fermeture de la pêche a été une véritable catastrophe pour tous les villages côtiers. Il y avait trop de pêcheurs. Alors en plus de l'assistance sociale, de programmes de recyclage et de l'assurance-emploi, le gouvernement s'est lancé dans un programme de rachat de permis. Tous les ports abritent maintenant des cimetières de bateaux. Par exemple, le petit port terre-neuvien de l'Isle aux Morts porte trop bien son nom depuis la fermeture de l'usine de poisson. L'usine tombe en ruines. Comme dans plusieurs autres villages portuaires, la population vieillit et les jeunes s'en vont parce qu'il n'y a pas d'autre travail que la pêche. La seule usine qui reste sur l'île est celle de Burnt Island. Dans ses temps glorieux, l'usine débitait en trois mois autant que le quota actuel de tout le sud-ouest de Terre-Neuve. Aujourd'hui, comme il n'y a presque plus de morues, on y filète 17 000 livres de truite d'élevage. On prépare aussi des poissons qu'on négligeait auparavant : de la lotte et des ailes de raies pour les Européens.

Dans un temps qui semble déjà lointain, toutes les morues étaient grosses. Il y avait des mauvaises années, mais la règle était plutôt la pêche miraculeuse. Les pêcheurs à Terre-Neuve consommaient plutôt la merluche que la morue parce que, disait-ils, « l'argent ça ne se mange pas ». On a appelé la morue « le poisson qui a changé le monde ». Elle a fait des fortunes. Le golfe du Saint-Laurent et les grands bancs de Terre-Neuve étaient parmi les zones de pêche les plus riches du globe. Le monde entier venait y pêcher.


Les méthodes de pêche aussi remises en cause

Il y a différentes méthodes de pêche. Tous les pêcheurs du sud-ouest de Terre-Neuve ont signé un accord pour n'utiliser que la palangre. La palangre est très efficace et ramène un poisson vivant et en parfait état. Elle protège aussi les stocks puisque, en période de fraie, les morues ne s'alimentent pas, donc elles ne mordent pas aux hameçons.

Certains pêcheurs utilisent d'autres sortes de méthodes qui respectent moins l'environnement océanique. L'utilisation du filet maillant, par exemple, est une grande source de gaspillage, mais plusieurs l'utilisent parce qu'il représente moins d'efforts et reste un peu plus rentable : moins de sorties en mer, moins de carburant, pas d'appâts. Mais le filet maillant n'est rien à côté du chalut assisté de toutes les dernières technologies électroniques de navigation et de détection du poisson. Le professeur Daniel Pauly, de l'Université de la Colombie-Britannique, compare le passage d'un chalut à une déforestation : « Imaginez des chasseurs au Québec qui vont à la chasse [et qui utilisent un bulldozer au lieu d'un fusil] : "Je vais enlever la forêt, et puis après, parmi les arbres et la terre et les racines et tout, [je trouverai] deux, trois daims". Voilà comment travaille un chalutier. C'est de la folie ».

La spirale de la surpêche

« La pêche [prive la mer de ses] gros poissons. Au fond de l'eau, les structures, les animaux, les mollusques et autres [commencent à en souffrir]. Après un certain temps, il y en a moins. Alors, on est forcé, si on veut maintenir la pêche, de se concentrer sur des poissons plus petits. Puisque ces poissons plus petits étaient la nourriture des gros poissons, on enlève une partie de l'alimentation des gros poissons, et donc, il y en a encore moins. On est alors forcé de continuer comme ça. C'est un cycle infernal, où on a de plus en plus de petits poissons. [On va finir avec] une soupe de plancton, de méduses, mais on n'aura pratiquement plus de gros poissons. »
- Daniel Pauly, Université de la Colombie-Britannique.

Cette folie se reproduit dans toutes les mers du monde : dans le golfe de Thaïlande, à l'ouest de l'Afrique, même la mer du Nord est vide de poissons. Pour répondre à ce problème, les solutions privilégiées sont simples :

  • il faut arrêter totalement la pêche dans les zones où les espèces sont menacées;
  • il faut aussi l'interdire pour toujours dans de vastes réserves marines où les poissons vont se reproduire;
  • enfin, là où il reste encore du poisson, il faut interdire les chaluts et revoir l'usage du filet maillant.

Voilà ce qu'il faut faire si on ne veut pas qu'un jour, quelqu'un, quelque part, pêche le dernier poisson.

POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

première partie
deuxième partie

images : SERGE BRUNET, GEORGES LASZUK
son : JOE CANCILLA, JEAN LABELLE, PETE WONSIAK
montage : JACQUES DURAND

Moratoire sur la morue : 10 années difficiles

Terre-Neuve, dont l'économie reposait sur la pêche à la morue depuis 500 ans, a perdu une partie de son identité le 2 juillet 1992. L'effondrement des stocks de morues a changé à tout jamais cette province et des centaines de communautés de pêche sur la côte atlantique.

Du jour au lendemain, près de 30 000 pêcheurs et travailleurs d'usine se sont trouvés sans travail et, quelques mois plus tard, sans revenus. Bon nombre ont quitté la région atlantique pour trouver du travail. D'autres se sont tournés vers le crabe et la crevette, ce qui a créé des conflits dans plusieurs communautés.

Pire encore, les années de moratoire n'ont pas permis aux stocks de morues de se rebâtir, et la côte terre-neuvienne en particulier est parsemée d'usines fermées. Celles qui sont ouvertes transforment surtout du crabe et de la crevette. Ces quotas ont plus que quadruplé depuis le moratoire, ce qui fait craindre leur effondrement.

Source Nouvelles SRC

POUR EN SAVOIR PLUS

Institut Maurice-Lamontagne

Pêches et Océans Canada

Département des pêches, Université de Colombie-Britannique

Programmes des pêches sentinelles

Pêches et Océans, région Québec

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.

 

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