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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS


DE PRAIRIES À DÉSERT
Émission du 1er novembre 2002

journaliste : KRISTINA VON KLATKY
réalisatrice : ANNE PANASUK


La sécheresse qui frappe les Prairies canadiennes est là pour demeurer selon les climatologues. En fait, la sécheresse a toujours été le lot des Prairies. Nous avons voulu en faire le grenier du Canada, aujourd'hui, il n'est que poussière. Devrait-on, comme certains l'avancent, cesser d'y faire de l'agriculture et remettre les terres en pâturages aux bisons?

 

Cette année, la récolte de Boyd Sutter sera entièrement destinée à son bétail. Sa production de canola ne peut être vendue.  « C'est la première fois que ça arrive en 22 ans. Je n'ai jamais vu ça. (…) On ne peut même pas irriguer, il n'y a pas d'eau. » Une autre année comme celle-ci et il devra vendre sa terre. Mais à qui? Qui voudrait acheter de la poussière?

En attendant que Mère Nature change d'attitude, des fermiers québécois ont décidé de venir en aide à leurs homologues saskatchewanais. Une aide qui est aussi une forme de reconnaissance puisque pendant la tempête du verglas, les rôles étaient intervertis. Les Québécois enthousiastes ont, pour un chargement, ramassé 1300 balles de foin, bénévolement. C'est beaucoup et peu à la fois puisque les besoins de l'Ouest sont immenses.

Arrivées sur place, les balles de foin sont attribuées par loterie. Chaque gagnant en reçoit quarante. « Le peu que j'ai eu va m'aider, parce que [j'ai] 213 vaches. Si vous passez dans mon bout venez, arrêtez, on va prendre un café et on va jaser! » Gilbert Denis est un de ses fermiers qui a gagné un peu de foin et il tenait à remercier le Québécois qui le lui a envoyé.

 

[voir la description sur le projet Hay West
dans la colonne ci-contre]

Boyd Sutter a aussi reçu du foin. Cela lui permettra de nourrir les quelques vaches qui lui restent. Déjà, il en a vendu quelques-unes à l'encan, n'ayant rien pour les nourrir, mais, puisqu'il n'est pas le seul dans cette situation, il n'a pu en retirer grand chose. Les éleveurs albertains et américains viennent en grand nombre profiter de cette baisse des coûts. Déjà 60 000 bêtes ont quitté la Saskatchewan cette année.

Dans l'Ouest de la Saskatchewan, 90 % des terres ne donneront rien du tout. Aussi bien dire que toutes les récoltes sont réduites à néant, d'autant plus que les sauterelles ont dévoré le peu qui restait. Une vraie terre de désolation. Les silos à grains sont des vestiges d'une vie passée. « C'est un désastre économique et social qui affecte toute la communauté », explique le Dr. Alfred Ernst, le médecin du coin depuis 35 ans et aussi le coroner. Il se rappelle que cette sécheresse a déjà provoqué le suicide d'un fermier. « Il a dû vendre son bétail, mais comme tout le monde en vendait à ce moment-là, il n'a pas trouvé d'acheteur. Il a ramené ses bêtes à sa ferme et comme il n'avait rien pour les nourrir, il les a abattues et a retourné son fusil contre lui. »

Il y a cent ans, pourtant, le paysage était plutôt verdoyant, mais depuis, les lacs se sont évaporés. Tout ce qui en reste est du sel pur à la surface de la terre. Et si on trouve des étangs d'eau, ils sont trop salés pour être utilisés pour irriguer. Du jamais vu? D'après le scientifique Peter Leavitt, de l'Université de Regina, il y aurait eu 25 sécheresses bien pires que celles que la Saskatchewan vit actuellement.

En effet, dans les années 30, le temps de sécheresse a duré 10 ans. Un colon sur quatre quittaient leur terre. Quelque 14 000 fermes ont été abandonnées. D'autres sécheresses ont sévi en 1960, 1980, et maintenant. Chaque fois, les exodes ont été nombreux. Les cycles de sécheresse dans les Prairies étaient pourtant connus depuis longtemps. En 1857, la Couronne britannique a commandé une expédition scientifique pour déterminer si l'Ouest du Canada serait propice à l'agriculture. L'expédition a été menée par John Palliser. Dans son rapport final, il a écrit : « Pour des fins agricoles, ce district est sans valeur (…) nullement propice à la colonisation. » La Grande-Bretagne a néanmoins passé outre cette recommandation et a encouragé la colonisation de ce district qui s'étend du Sud-Ouest du Manitoba, traverse la Saskatchewan jusqu'en Alberta et, au sud, longe la frontière américaine. C'est ce qu'on appelle le triangle de Palliser, qui deviendra le grenier du Canada… pour un temps seulement. Aujourd'hui, les fermiers en paient le prix.

« Les médias parlent toujours des subventions accordées aux fermiers, mais ce sont les fermiers qui subventionnent la population. Nous vous offrons de la nourriture en bas du prix coûtant », commente Ron Kielo, un fermier saskatchewanais.
Bob Kielo, un autre fermier renchérit : « Est-ce que vous seriez prêts à payer le double pour votre nourriture? À ce moment-là nous n'aurions pas besoin des subventions d'Ottawa. »

 

[voir le texte dans la colonne ci-contre pour connaître un des enjeux financiers du monde agricole.]

Les espoirs des fermiers des Prairies sont tournés vers la prochaine saison, mais encore là, ils risquent d'être déçus. Les prévisions n'annoncent rien de bon. Selon David Philips, climatologue à Environnement Canada, les sécheresses précédentes ont été plutôt banales. Celles qui s'en viennent doivent compter maintenant aussi sur les changements climatiques. « Nous savons que le climat se réchauffe plus rapidement que jamais. Il est donc logique d'envisager le pire  », s'inquiète le climatologue. Avec les activités humaines, les sécheresses pourraient être de plus en plus longues.

Alors quoi faire des Prairies? Certains ont abandonné l'agriculture traditionnelle et se sont lancés dans l'élevage de bisons et de wapitis, des animaux qui demandent peu d'eau. D'autres s'installent des systèmes d'irrigation plus ou moins efficaces. En fait, les agriculteurs de la Saskatchewan sont bien seuls pour faire face à Mère Nature qui n'a pas fini d'imposer ses cycles de sécheresses.

 

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images : PATRICE MASSENET
son : JEAN-DENIS DAOUST
montage : HÉLÈNE LAMOTHE

 

UN PROJET D'ENTRAIDE

Le projet Hay West a commencé le 24 juillet. Touchés par les conditions de leurs collègues de l'Ouest, les agriculteurs de l'Est ont décidé de leur faire parvenir quelques balles de foin. Leur but initial était d'en envoyer 500. Le 1er juillet, après quelques petits imbroglios, ce sont près de 800 balles de foin qui partent en train vers l'Ouest. Pendant ce temps, le tirage au sort se prépare, parce que les 800 balles de foin ne sont pas suffisantes pour répondre à tous les besoins. Seuls ceux dont les noms seront pigés pourront avoir une quarantaine de balles de foin.

Le 5 juillet, le foin arrive en Alberta et les dons continuent à affluer à Hay West. Le ministre fédéral de l'Agriculture Lyle VanClief a indiqué, le 19 août 2002, qu'Ottawa allait contribuer pour 2,2 millions de dollars à l'initiative d'entraide Hay West, destinée aux fermiers à court de foin. Le montant servira à affecter 187 wagons de plus au transport vers l'Ouest de foin, donné par des collègues de l'est du pays.

Le 20 septembre, Radio-Canada a rapporté que près de 100 000 tonnes de foin avaient été envoyées dans l'Ouest. Et les dons ont continué à affluer jusqu'au 31 octobre.

 

LES AGRICULTEURS DEMANDENT PLUS DE SUBVENTIONS

Le ministre a affirmé en juillet que de l'aide sera octroyée aux producteurs en difficulté, au titre du programme fédéral de stabilisation des revenus. Le montant de l'aide équivaut à 4,25 % des ventes nettes admissibles d'un fermier, les cinq dernières années. Jusqu'à présent, le gouvernement fédéral indique qu'il a versé près de 500 millions de dollars à près de 150 000 producteur agricoles canadiens.

Mais ce n'est pas assez selon les agriculteurs qui se plaignent que le gouvernement canadien ne subventionne pas autant l'agriculture que les États-Unis et l'Europe. En effet, à l'heure actuelle, les États-Unis subventionnent leur blé huit fois plus que le Canada, et l'Europe accorde à ses agriculteurs une aide 13 fois plus importante que les subventions canadiennes

Selon Statistique Canada, cette importante diminution des paiements émanant de programmes gouvernementaux, et les pitoyables conditions climatiques, ont contribué à faire culbuter de 5,9 % les recettes monétaires agricoles. Les revenus sont passés de 17,9 milliards lors du premier semestre de 2001 à 16,8 milliards au terme des six premiers mois de cette année. Et le pire est peut-être à venir.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Agriculture et Agroalimentaire Canada

Association des producteurs agricoles de la Saskatchewan

Hay West

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.