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- Pigistes et sans recours -

17 avril 2007 - Vous travaillez pour une entreprise. Vous donnez votre pleine mesure. Le jour de paie arrivé, vous déposez votre chèque à la banque. Il est sans provision. La situation se reproduit plusieurs fois. Le patron risque d'en entendre parler! Si toutefois vous êtes travailleur autonome, vous êtes seul. Si on ne vous paie pas, il n'y a pas de collègues pour vous appuyer. Votre survie dépend entièrement de la bonne foi et de l'honnêteté de vos employeurs.

Journaliste: Julie Vaillancourt
Réalisateur: Jacques Taschereau

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« [J’éprouve] de la haine, énormément de haine, parce qu’il abuse de la confiance des gens. »
- Christian

« Je ne comprends pas pourquoi il a tous les droits, alors que moi je n'ai aucun droit pour le travail que j'ai fait pour lui. »
- Eugénia


Christian et Eugénia sont traducteurs à la pige. Ils conservent un très mauvais souvenir d'un client en particulier et ils tentent d'éviter que d'autres collègues tombent dans le même panneau qu'eux. Leur combat pour assainir le milieu est toutefois difficile.

Eugénia est traductrice depuis neuf ans. Elle travaille de la maison. En décembre dernier, elle a fait affaire avec un nouveau client rencontré par l’intermédiaire d’AgentSolo.com, un site permettant aux pigistes d'annoncer leurs services et aux compagnies d'offrir des contrats à la pièce. Le client en question, lui-même traducteur, donne des contrats en sous-traitance.

Au début, Eugénia a été payée. Puis deux chèques se sont avérés sans provision. Un événement encore plus inquiétant est ensuite survenu. Elle a reçu un appel de Christian l’avisant de ne plus faire affaire avec ce traducteur, installé dans la région d’Ottawa, parce qu’il fait toujours le même coup aux pigistes.

« Lorsque je croise sur mon chemin des gens qui sont victimes de lui, pourquoi ne pas les aviser? Je pense que c'est le moindre des services que je peux leur rendre. »

Une histoire qui se répète

Traducteur chevronné oeuvrant dans le milieu depuis 25 ans, Christian a réalisé de nombreux contrats pour le traducteur de la région d’Ottawa de 2001 à 2003. Les choses ont toutefois fini par se gâter.

« Beaucoup de chèques sont revenus impayés. Il invoquait toutes sortes de raisons, fondées ou pas, je ne sais pas. Je me pliais à la situation, parce que c’était quand même un bon client et je lui faisais confiance au début. »

Après un certain temps, Christian a décidé de faire ses comptes. Il a alors remarqué que beaucoup de projets n’avaient pas été payés. Il a envoyé une lettre au traducteur. Ce dernier s’est excusé et lui a dit que c’était un oubli de sa part, parce qu’il était très occupé. Il devait alors 100 000 $ à Christian. Il lui a fait 50 chèques de 2000 $ chacun. Ils se sont avérés sans provision.

Eugénia constate que la même chose est en train de lui arriver, à moindre échelle. Le traducteur lui doit près de 4000 $.

« Il m’a envoyé des courriels me disant que ses clients ne l'ont pas payé et que c’est pour ça qu’il ne pouvait pas me payer. »

Eugénia a toutefois découvert qu'au moment où le traducteur disait être en attente de paiement, il avait déjà reçu l'argent du client, comme en fait foi un courriel échangé entre elle et le client en question. Elle a alors décidé de poursuivre le traducteur à la Cour des petites créances. Elle affirme que c’est une question de principe.

« Il fait ça depuis des années et ce n’est pas juste! »

La justice impuissante

Eugénia ne s'illusionne pas sur l'issue de sa démarche judiciaire. Elle sait ce qui est arrivé à Christian, qui a lui aussi poursuivi le traducteur. En décembre dernier, un juge lui a donné raison et il a condamné le traducteur et sa compagnie à lui rembourser 80 000 $. Christian est toutefois incapable de faire exécuter ce jugement, parce que le traducteur a fait une faillite personnelle en 2006.

« [Je ressens du] découragement. Je lui en veux beaucoup en raison de toutes les promesses qu'il m'a faites. Il a abusé de ma confiance! »

Déjà, en 2004, l’entreprise du traducteur avait fait faillite. Quelque 20 personnes ont perdu 135 000 $ dans le processus. Plus troublant encore, dès 2001, plusieurs traducteurs pigistes se plaignaient de ne pas être payés pour leurs services dans un reportage diffusé à TVA. En fait, La facture a découvert que le traducteur et sa compagnie ont été poursuivis et condamnés à de nombreuses reprises depuis 1998.

« Il continue de faire ça en toute impunité. Personne n’est capable de lui mettre le grappin dessus, de faire en sorte qu'il arrête de tromper le monde comme ça. La justice semble incapable de faire quelque chose », s’inquiète Christian.

Le traducteur devait s’expliquer à la caméra, mais à deux reprises, il a annulé l’entrevue. Au téléphone, il a expliqué à La facture qu'il traversait, pendant toutes ces années, une mauvaise période professionnelle et qu'il est aujourd'hui en train de se reprendre en main.

Pas protégés

Cet hiver, La facture a pourtant trouvé quatre nouvelles victimes du traducteur. Il avait contacté ces pigistes par l’intermédiaire d’AgentSolo.com et il leur devait plus de 7000 $. Christian et Eugénia ont d’ailleurs demandé, sans succès, au responsable du site d'en interdire l'accès au traducteur.

« Il est très difficile d’exclure un membre, prétend le président d’AgentSolo.com, Yves Williams. Il nous faudrait être certain que la personne a sciemment utilisé notre site pour commettre des gestes illégaux. Il est très difficile pour nous d'obtenir les informations qui nous permettent d'évaluer cette réalité. »

Christian s'est alors tourné vers l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ), sans plus de résultats. Le traducteur n'est pas membre de l'Ordre. Ce n'est pas obligatoire au Québec.

« Si quelqu’un n’est pas membre de l’Ordre, nous n’avons pas de recours à notre disposition pour intervenir dans une situation comme celle-là, explique Léo Israël, syndic de l’OTTIAQ. C’est triste, mais, outre vous-même, personne ne peut vous défendre quand vous êtes travailleur indépendant. »

Un constat décourageant aux yeux des traducteurs, dont la grande majorité est pigiste.

« Émotionnellement, c’est épuisant, dit Eugénia. Je n’ai rien fait de mal et, en tant que victime, je sens que je n'ai pas de droits, que tous les droits sont du bord [du traducteur]. »

« Il faudrait que la profession soit encadrée, que tous les gens soient membres. À ce moment-là, ça serait possible de mieux les protéger, renchérit Christian. Sans ça, le domaine est une vraie jungle et j’ai l’impression qu’il va toujours réussir à se frayer son chemin de façon illégale. »

En conclusion

Il n'y a rien à faire pour empêcher une situation comme celle-là, à part peut-être faire circuler l'information.

Depuis l'intervention de La facture, le traducteur a pris des ententes de paiement avec certains pigistes. Il avait fait la même chose la dernière fois qu'un reportage lui avait été consacré.

Il a notamment offert à Eugénia de la payer, à condition qu'elle ne participe pas à La facture. Elle a refusé. Elle fait davantage confiance à la Cour des petites créances.
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