On assiste à un retour en force des clichés sexuels, à une époque où la bataille pour l’égalité des genres semblait pourtant gagnée. On retrouve maintenant ces stéréotypes chez des enfants de plus en plus jeunes. Tempête idéologique, ou tout simplement horloge biologique?
Enjeux explore ces questions. Notre équipe est allée voir des dizaines d’enfants de tous les groupes sociaux et de tous les âges. Des tout-petits en garderie, aux plus grands du secondaire. Nous avons aussi rencontré des experts en la matière et des féministes de première heure. Voici les résultats de notre enquête.
Les stéréotypes
Une expérience à l'Université Concordia
Les enfants que nous avons rencontrés ont déjà une opinion tranchée sur la nature des filles et des garçons. Les filles trouvent que les garçons sont tannants. Les garçons trouvent que les filles sont trop sentimentales. Les fillettes aiment jouer avec des Barbie. Quant aux garçonnets, ils adorent les fusils et les consoles de jeux vidéo.
Il semble bien que les stéréotypes sexuels soient assimilés beaucoup plus tôt qu’on le pensait. Des expériences avant-gardistes, à l’Université Concordia, donnent des résultats étonnants. Les recherches permettent d’affirmer que, dès l’âge de 6 à 12 mois, un bébé commence à intégrer les concepts d’homme et de femme, et que, dès l’âge de deux ans, les petits commencent à généraliser des fonctions et des rôles attribués spécifiquement à l’un ou à l’autre genre.
Les enfants, façonnés par le marketing
Camille
Aujourd’hui, les filles sont victimes, de plus en plus jeunes, de la dictature de l’apparence et de la séduction. Camille est en 2e année dans une école prestigieuse de Montréal. Elle raconte qu’elle lit des revues « branchées », de celles où on trouve des trucs de beauté et des tests sur la personnalité. Elle veut devenir une star de la télévision, elle dit qu’elle chante très bien, qu’elle est née pour ça et qu’elle en rêve depuis qu’elle a deux ans.
Femme-enfant? Femme-ado? Les comportements hyper-stéréotypés des fillettes comme Camille ne sont pas sans susciter questions et inquiétudes.
Ces fillettes de 8 à 13 ans, qui représentent un immense marché, sont devenues la cible des faiseurs d’images. Quant aux garçons, ils sont enfermés très jeunes dans le carcan de la virilité, dans le rôle de mâle accompli.
L’inné et l’acquis
Faut-il blâmer l’environnement pour avoir des garçons bleus et des filles roses?
Quelle est la part de l’appris, et celle de l’inné?
Ariane Émond
Nous avons notamment rencontré les journalistes de la revue féministe La vie en rose, au moment où elles préparaient les célébrations des 25 ans de leur magazine. Elles ont toute une réflexion sur cette question de l’inné et de l’acquis. Certaines, comme Françoise Guenette et Ariane Émond, ont eu des enfants, à qui elles ont voulu donner une éducation neutre. Ont-elles réussi dans leur entreprise? Elles nous donnent leur avis sur le sujet.
Tous les spécialistes rencontrés par notre équipe s’entendent sur une chose: il semble impossible, voire non souhaitable, de réprimer les tendances spécifiques manifestées par chaque sexe. Et des études récentes, dont celles de la chercheuse Lisa Serbin, démontrent que, livrés à eux-mêmes, les enfants se regroupent par sexe, dès l’âge de trois ans. Richard Cloutier, professeur de psychologie à l’Université Laval: « En général, les garçons préfèrent jouer avec les garçons et les filles, avec les filles. […] Il n’y a rien de mal là-dedans. Et peut-être que plutôt que de vouloir combattre ça, […] (il faut) laisser les filles avoir leurs signes de féminité et les garçons vivre leur masculinité ».
Les temps ont changé
En cette ère de l’image, les fillettes et leur mères sont souvent attirées par le look sexy et ce, au grand désarroi de leurs grands-mères, les féministes de la première heure. Pourtant, ces féministes tenaient un tout autre discours dans les années 60. Enjeux a retrouvé des archives de ces années-là, les témoignages de jeunes universitaires de l’époque.
Une étudiante: « Le rôle de l’homme, c’est de travailler, et celui de la femme, de rester au logis ». Une autre: « (Je veux) m’instruire le plus possible, afin que l’homme avec qui je vivrai soit fier de moi et qu’il puisse dire qu’il a quand même une femme qui a des connaissances générales, avec qui sortir sans avoir honte » . Comme on peut voir, la bataille pour l’égalité des femmes au travail est partie de très loin.
La situation a bien changé aujourd’hui. Les filles sont plus nombreuses que les gars dans les universités, et elles obtiennent de meilleurs résultats. Mais, sur le marché du travail, ce sont encore les hommes qui sont les patrons.
Une des conclusions de notre enquête: contre toute attente, les stéréotypes semblent être aujourd’hui plus lourds à porter pour les garçons que pour les filles. Ces derniers auraient-ils besoin à leur tour d’une révolution?
Journaliste: Hélène Courchesne
Réalisatrice: Nicole Messier
Note: nous vous avons parlé, dans ce reportage, du livre Les vulnérabilités masculines. Une approche biopsychosociale, de Richard Cloutier, paru aux Éditions de l'Hôpital Sainte-Justine (2004).
Conciliation famille-travail des jeunes pères Article publié dans le bulletin Pensons famille, volume 15, numéro 73, septembre 2003 - Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec