
Les difficultés qu'a vécues notre équipe lors du tournage
(mot d'Alain Gravel)
PAS DE COMMENTAIRES!!!
C’était en décembre dernier. Je reçois une
invitation d’un groupe de cinq intensivistes de l’hôpital
du Sacré-Cœur, à Montréal, pour parler de la
situation catastrophique des unités de soins intensifs au Québec.
En m’y rendant, j’étais loin de me douter des énormes
difficultés qui m’attendaient pour documenter mon histoire.
Après cette rencontre, je téléphone donc aux responsables
des relations publiques de l’hôpital pour leur proposer de
filmer en temps réel dans l’unité des soins intensifs,
par exemple trois jours, 24 heures sur 24, ou, s’il le faut, une
semaine entière.
Je me suis rapidement buté à la loi du silence. Après
un mois d’attente, on finit par m’expliquer qu’il est
interdit de filmer dans une unité de soins intensifs. En vertu
de quoi, S.V.P.? On me dit que les caméras sont défendues,
pour ne pas compromettre le droit à la vie privée des malades.
On m’interdit même l’accès au lieu sans caméra,
en m’expliquant que personne, à part les familles des malades,
n’a l’autorisation de circuler aux soins intensifs, pas même
le ministre de la Santé.
J’ai beau répéter que nous voulons filmer seulement
le personnel, rien n’y fait. Je vais même jusqu’à enguirlander
les deux agents de communication à qui je parle pour faire débloquer
les choses. L’interdiction est maintenue.
À force de négocier et de protester, on finit par me dire
qu’on pourrait étudier une demande d’accès limité, à condition
que nous soyons escortés et que nous fournissions au préalable
le scénario du tournage, ce qu’évidemment j’ai
refusé.
Devant ces lourdes portes closes, je décide d’effectuer
un recul stratégique en m’adressant à d’autres
hôpitaux vivant une situation similaire. Ma proposition est la même:
passer du temps dans l’unité de soins intensifs pour documenter
les affirmations des médecins selon lesquelles la situation est
dramatique.
Je me prépare au pire, soit d’essuyer de nouveaux refus.
À ma grande surprise, les directions de l’hôpital
Charles-Lemoyne et de l’hôpital général juif
de Montréal acceptent sans hésitation notre demande.
Ainsi, nous avons pu passer de nombreuses heures dans ces deux hôpitaux à filmer
le travail des médecins et des infirmières sans que personne
nous impose quoi que ce soit. La seule contrainte était de protéger
l’anonymat des patients, ce que nous faisons toujours.
Une fois notre tournage complété à ces deux endroits,
je rapplique deux mois plus tard à l’hôpital du Sacré-Cœur.
Après une entrevue avec les intensivistes, qui nous racontent
comment des patients meurent dans leur hôpital parce qu’ils
n’ont pas accès à leur unité, je communique à nouveau
avec mes «amis» du service des communications de l’hôpital
du Sacré-Cœur.
Surprise! Il y a un changement de garde. La directrice des communications
a quitté son poste. Mais la réponse demeure la même.
Pas de commentaires. J’insiste. « "Pas de commentaires!",
même quand je vous dis que des médecins m’ont affirmé que
des patients sont morts, parce qu’ils n’ont pas eu accès
aux soins intensifs?» La réponse ne change pas.
Pour avoir ce «pas de commentaires» par écrit, je
décide d’envoyer ma requête officiellement par courriel.
Par je ne sais quelles circonstances, ce courriel se retrouve entre les
mains du directeur des services professionnels. Soudain, tout change. «Oui,
vous aurez réponse à vos questions! Oui, vous aurez accès à l’unité des
soins intensifs!» Que s’est-il donc passé?
Trois mois après mes premières prises de bec, nous nous
rendons donc à l’hôpital du Sacré-Cœur
pour filmer ce qui se passe aux soins intensifs, mais on me demande de
revenir plus tard pour l’entrevue avec le directeur des soins professionnels,
pour qu’il puisse se préparer à mes questions. Quoi? Ça
fait trois mois qu’on vous explique les tenants et aboutissants
de notre projet, et vous ne pouvez toujours pas répondre à nos
questions!!!
Finalement, l’entrevue a lieu une semaine plus tard, et rien de
scandaleux n’en ressort: la situation à Sacré-Cœur
n’est pas pire qu’ailleurs et, ici aussi, c’est le manque
d’infirmières qui explique en gros la difficile situation
aux soins intensifs.
Pourquoi donc tant de secrets? Pourquoi cette culture de la loi du silence
dans le service hospitalier, où l’intérêt public
est si manifeste? Et, surtout, comment expliquer que d’un hôpital à l’autre,
les politiques de communication soient à ce point différentes?
Pourtant, l’argent qui finance le secteur hospitalier vient d’une
seule et même poche: celle des contribuables.
Si nous avons tant insisté pour faire ce reportage, c’est
que nous croyons que la population a le droit de voir ce qui se passe
dans les hôpitaux, surtout lorsque des médecins affirment
avoir vu des patients mourir, parce que l’accès aux soins
intensifs leur a été refusé.
Après trente ans de carrière, je constate qu’aujourd’hui,
pour percer le mur du silence des institutions, ça prend plus que
des «tire-pois». Il faut réclamer à cor et cri,
même si c’est loin d’être toujours élégant.
Faudra-t-il bientôt nous adresser, nous aussi, aux tribunaux pour
qu’on nous donne accès à des lieux qui sont au cœur
des préoccupations les plus essentielles des citoyens?
Alain Gravel |