Cette bête au pas sûr a toutes les raisons d'afficher une
mine arrogante. Elle fait partie d'une des populations d'ours les plus
étudiées au pays: celle du Parc national de la Mauricie.
À seulement 50 km de Trois-Rivières, ce parc est une oasis
de verdure entourée de terres publiques et privées. Pourtant,
malgré sa petite taille, on mène ici depuis 15 ans la plus
importante étude sur l'ours noir au pays. Et c'est au moment ou
ces bêtes sont encore bien endormies que tout se met en branle
À la fin des années 80, les autorités du parc ont
observé une diminution importante du nombre d'ours. Bien que l'animal
soit protégé, on découvrait, en 1986, qu'une quarantaine
d'ours avaient été tués lors de déplacements
à l'extérieur du parc. On craignait alors pour la population,
car on possédait très peu d'informations sur ces ours.
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«On a initié une étude en 1990 pour connaître
l'état de la population. On voulait savoir combien
il y avait d'ours dans le parc, savoir quels étaient les
mouvements de la population à l'extérieur du parc,
connaître les causes de mortalité naturelles et non
naturelles.»
- Denis Masse, biologiste du Parc national de la
Mauricie.
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Pour répondre à ces questions, chaque année, les
biologistes commencent là où tout débute pour un
ours: la tanière. Comme les femelles mettent bas en janvier, l'équipe
visite une vingtaine d'abris par hiver. L'objectif est de dénombrer
le nombre d'oursons qui s'ajoutent année après année.
Lors
du tournage de ce reportage, l'équipe effectuait la dernière
sortie de la saison. L'ours utilise rarement les mêmes tanières,
mais grâce à un émetteur que porte la femelle, Denis
Masse réussit à la retrouver. Le collègue de Denis,
Robert Loranger, est un technicien d'expérience. Ses coups sont
feutrés afin de prévenir le stress de la femelle. Il ne
faudra qu'une dizaine de minutes avant que l'anesthésiant ne produise
son effet, ce qui permet à l'équipe de la sortir de la tanière.
Une fois la femelle retirée de son intimité, les gardes
constatent qu'elle est seule. C'est pourtant cette année que cette
jeune femelle devait avoir sa première portée. L'équipe
procède donc à l'examen de l'animal. Comme d'autres avant
elle, l'examen confirme la bonne santé de la bête.
L'équipe se dirige ensuite vers une autre tanière. Ils
espèrent y trouver cette fois des oursons, puisque ce sont eux
qui fournissent les renseignements indispensables sur la santé
de cette population. Cette fois-ci, c'est le cas. La tanière renferme
de gros oursons âgés d'un peu plus de 1 an. Ils en sont à
leur deuxième et dernier hiver avec leur mère. La femelle,
Matawe, est la doyenne de cette étude. Elle est une des premières
à avoir été capturées en 1990. L'examen de
cette année confirme encore une fois sa bonne santé.
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«C'est une femelle en bonne condition physique. Ce qui
est surprenant, c'est que ses trois jeunes ont survécu.
Généralement, entre la naissance et la première
année, 30 % des jeunes meurent. Celle-ci avait trois
bébés l'an passé, et elle a réussi à
les mener à l'age de 1 an. C'est un bon taux de survie!»
- Denis Masse, biologiste du Parc national de la
Mauricie.
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Le secret de Matawe se cache peut-être dans ses déplacements.
«Cette femelle, c'est notre grande voyageuse. Matawe se rend
souvent jusqu'à 30 km au nord du parc pour se nourrir dans les
coupes forestières. Puis, à chaque automne, elle revient
dans le secteur pour hiverner.»
Matawe
n'est pas la seule à avoir la bougeotte. Chaque été,
90 % des ours quittent la sécurité du parc pour gagner les
jeunes forêts. Ils se nourrissent de fruits sauvages, qui abondent
dans les brûlis et les coupes récentes. Cette nourriture
fait cruellement défaut dans les forêts matures et protégées
du parc. Mais en automne, c'est tout le contraire. Les vieilles forêts
se transforment en un véritable garde-manger. Les hêtres
déversent au sol des tonnes de faines, et l'ours revient au bercail.
Cette manne est l'occasion unique d'accumuler des réserves de graisse
pour l'hiver. Entre les mois d'août et octobre, l'ours passe jusqu'à
18 heures par jour à manger. Certains doubleront leur poids avant
d'entrer en hibernation. Les faines peuvent alors faire la différence
entre la vie et la mort.
Après le déclin observé au milieu des années
80, la population d'ours du parc de la Mauricie est maintenant en croissance,
comme un peu partout d'ailleurs dans la région. Une des raisons
qui expliquent cette augmentation, c'est qu'on abat maintenant beaucoup
moins d'ours à l'extérieur du parc. Depuis 1998, le gouvernement
du Québec a diminué le nombre de prises autorisées
et réduit de moitié le temps de chasse. Mais la Mauricie
n'est pas la seule région à connaître une augmentation
de sa population d'ours. Ailleurs, de plus en plus de gens affirment que
les restrictions de 1998 ont grandement favorisé l'ours noir au
Québec.
Y a-t-il maintenant trop d'ours au Québec? Le biologiste Gilles
Lamontagne demeure prudent sur cette question. Tout au plus, il affirme
qu'après des années d'incertitude, les ours sont maintenant
en augmentation.
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«La population d'ours est stabilisée, sinon en
légère croissance, et ce dans plusieurs zones. Il
y a un bon niveau de population, mais elle est loin d'être
en surexploitation. C'est un portrait relativement positif!»
- Gilles Lamontagne, biologiste.
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Positif
pas pour tout le monde! Les pressions populaires sont de plus en plus
fortes pour qu'on réduise les populations d'ours près des
zones habitées. À la Société Faune et Parcs,
on travaille déjà de nouvelles règles de chasse.
L'objectif: stabiliser, et même diminuer le nombre d'ours de certaines
régions. «On cherche à équilibrer la récolte
pour chacune des zones. Bien entendu, la situation n'est pas la même
en Abitibi qu'au Bas-Saint-Laurent. Pour chacune des zones, il faudra
refaire notre bilan, regarder le potentiel et voir ce qu'on peut mettre
en valeur pour chacune.» Mettre en valeur signifie qu'on autorisera
l'abattage et la capture d'un plus grand nombre d'ours. Au Parc national
de la Mauricie, ça pourrait vouloir dire le retour à des
mortalités importantes. Si c'est le cas, cette fois-ci, les biologistes
sont prêts. Ils ont maintenant en main les connaissances nécessaires
pour assurer la survie de cette population.
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