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Val
Peliche est l'une des nombreuses petites vallées des Alpes
italiennes. Les saisons y rythment la vie. Le petit village de
Bobbio célèbre la fête des récoltes
qui rappelle que l'hiver s'en vient. Tout le village participe.
À Bobbio, les gens ont à coeur leurs traditions,
leur mode de vie. Au centre du village, on trouve la boucherie
où Enzo Michelin fabrique une des fiertés de Bobbio:
la mustaderla de M. Michelin est célèbre dans toute
l'Italie. On fait la mustaderla avec les parties les moins nobles
du porc, la tête et le sang, assaisonnées d'oignon
vert et d'ail.
Écoute
du reportage 1re partie
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Écoute
du reportage 2e partie
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L'histoire
du saucisson, c'est aussi celle du village. Bobbio ne roule pas
sur l'or et il n'y a pas si longtemps, c'est tout ce que les gens
pouvaient se payer. Le secret de la mustaderla réside dans
la qualité des bêtes de la région, mais personne
ne sait vraiment depuis quand on la fait. Pourtant, la mustaderla
a failli disparaître il y a quelques années lors
de l'introduction de nouvelles règles sanitaires européennes.
Les fonctionnaires voulaient l'interdire à cause du sang
de porc que l'on ajoute à ces saucissons. La mustaderla
n'est pas un cas unique. En Italie, 400 produits étaient
aussi menacés.
Un
homme s'est dressé devant cette menace et s'est donné
la mission de sauver les saveurs du terroir. Cet homme, c'est
Carlo Petrini. Le mouvement s'appelle Slow Food. En 1986, à
la suite de l'ouverture d'un MacDonald's sur une des grandes place
de Rome, Carlo Petrini fonde l'antithèse du fast food,
un mouvement et groupe de pression qui milite depuis maintenant
presque 20 ans pour la préservation du terroir et des produits
artisanaux. Ce sont les pressions politiques de Slow Food qui
ont sauvé la mustaderla, qui incarne bien ce que le mouvement
a à coeur. Slow Food a trouvé des appuis, parce
qu'il faut bien le dire, l'Italie n'est plus à l'image
qu'on s'en fait. Ce n'est plus un pays de petits villages paisibles
comme Bobbio. Comme au Canada, la majorité de la population
vit dans un univers urbain où tout va vite et où
les gens ont de moins en moins de temps pour bien manger.
Slow Food est né en Italie, mais son rayonnement dépasse
maintenant largement les frontières de la péninsule.
Le mouvement est actif dans 50 pays, dont le Japon, les États-Unis
et le Canada. Plus de cent personnes travaillent au siège
social situé en Italie. Aux quatre coins du monde, de plus
en plus de gens sont concernés par ce qui se retrouve dans
leur assiette. Pour sauver le patrimoine culinaire mondial, Slow
Food croit qu'il faut d'abord d'éduquer les consommateurs.
Lorsqu'on leur apprend à apprécier ce qui est bon,
on crée une demande qui assure la survie des produits de
qualité.
Un
des éléments clés de cette stratégie,
c'est le Salon du goût, une foire mondiale de produits du
terroir qui se tient tous les deux ans, à Turin. Il s'agit
d'un paradis terrestre pour le gastronome. Le Salon du goût
est la plus importante exposition du genre au monde, une orgie
de produits du terroir. Une allée complète est consacrée
aux saucissons. On y trouve des produits rares comme leprocutto
violon de Valchiavenna. Il y a aussi du café du Chiapas,
du maïs péruvien. On peut goûter les meilleurs
vinaigres basalmiques, vieillis jusqu'à 50 ans, qu'on déguste
goutte à goutte. Il y a également des fromages de
toutes tailles, de toutes les saveurs et de toutes les odeurs.
Même les visiteurs français, souvent difficiles
à impressionner en matière de gastronomie, en ont
plein la vue. Au Salon du goût, même la cuisine anglaise
mérite d'être mise en vitrine et préservée.
En tout, près de 140 000 personnes ont visité le
Salon du goût. Ils ont mangé 30 000 tonnes de nourriture
et bu 57 000 verres de vins. Le succès du Salon illustre
le génie de Slow Food. Le mouvement offre une fenêtre
internationale à de petit producteurs. Il fait payer l'opération
par des commanditaires, de grosses entreprises, qui apprécient
de s'associer à l'image de qualité du salon.
Slow Food se distingue des autres groupes militants européens.
Il est bien loin de l'action directe préconisée
par des groupes plus radicaux comme la Confédération
paysanne et José Bove qui n'ont pas hésité
à détruire un MacDonald's avec des tracteurs pour
dénoncer la présence envahissante du géant
américain en sol européen. Carlo Petrini préfère
contourner l'obstacle plutôt que de le confronter. Pour
lui, chacun a droit à sa place au soleil. Le Salon du goût
comporte aussi un volet très studieux. 20 000 personnes
ont participé à l'un des 311 ateliers du goût.
Des participants découvrent les subtilités du foie
gras et des terrines au canard de Normandie, le tout accompagné
de vin de l'une des plus grandes maisons d'Alsace.
Ce
rituel des ateliers du goût, Slow Food tente de l'implanter
partout ou il est présent, même au Québec.
Loin de Turin, 15 fidèles se réunissent dans une
fromagerie située dans un centre commercial de l'ouest
de l'île de Montréal. Ils participent à un
atelier du goût de vin et fromage du Québec. Slow
Food compte une quarantaine de membres au Québec, mais
le mouvement se croit sur une lancée. Les ateliers du goût
constituent l'essentiel de l'action de Slow Food Québec,
pour le moment, mais le mouvement a également dans sa mire
la sauvegarde des produits du terroir québécois.
En
Europe, Slow Food est tellement bien intégré qu'il
y a même des citta slow, des villes lentes. On en
compte une quarantaine, la plupart italiennes. Bra, 28 000 habitants,
est située à un peu plus de 50 kilomètres
de la capitale italienne de l'automobile, Turin, Là-bas,
on pousse la philosophie de Slow Food jusqu'à chasser les
voitures du centre-ville à certaines périodes. E
plus de s'attaquer aux problèmes de la circulation, qui
est une plaie pour les villes italiennes, Bra réserve les
meilleurs emplacements commerciaux du centre-ville aux artisans
pour les attirer.
Bra
applique la philosophie «slow» jusque dans les écoles.
C'est un chef municipal qui prépare les repas des élèves.
Il n'utilise que des produits de la meilleure qualité.
Pas de burgers, jamais de friture. C'est un petit artisan qui
vient livrer lui-même l'huile d'olive, extra vierge, première
pression, qui servira à faire les pâtes. Tous les
aliments utilisés sont frais du jour. La qualité
du dîner est digne des meilleurs restaurants. C'est la municipalité
qui défraie les deux tiers de la facture. À Bra,
l'école enseigne aussi le bon goût. Lentement, bien
sûr, mais sûrement, le virage s'avère payant.
Autrefois ville-dortoir de Turin, le tourisme, inexistant il y
a quelques années à peine, représente maintenant
13 % des revenus municipaux, soit plus que l'agriculture.
Défendre
la diversité de goûts et de saveurs sur tous les
fronts est la mission que s'est donné Slow Food et il utilise
tous les moyens à sa disposition. Parfois, il faut construire
un abattoir ou réparer un vieux four. Pour sauver les saveurs
menacées du monde, Slow Food a créé ni plus
ni moins qu'une arche de Noé du terroir: l'Arche du goût,
qui recense les produits en danger de disparition. C'est le fait
de se retrouver sur l'Arche du goût qui a permis de sauver
la mustaderla. Aujourd'hui, les clients viennent de loin pour
acheter les saucissons d'Enzo Michelin, attirés par la
notoriété que lui a apportée Slow Food. Slow
Food permet aux anciens comme M. Michelin de continuer. Il permet
aux jeunes de commencer et de perpétuer les traditions
culinaires de l'Italie. Le Serras del Fenn, un ricotta affiné
dans le foin qui pousse sous les mélèzes, est aussi
une spécialité du Val Peliche. Grâce à
l'impact de Slow Food, un jeune producteur peut maintenant en
vivre.
Quand
Carlo Petrini a crée Slow Food, rien ne semblait pouvoir
arrêter MacDonald's dans sa conquête du monde. Aujourd'hui,
le géant du fast food se retire de certains pays, ferme
des restaurants, met à pied des centaines de travailleurs
aux États-Unis. Pendant que Ronald MacDonald's titube,
l'escargot Slow Food continue tranquillement son chemin et compte
même maintenant un bureau en Amérique à New
York. Au fil des ans, Slow Food a prouvé qu'il pouvait,
lentement, bien sûr, à son échelle, relancer
un mode de vie.

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