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Reportage au Point
Le mercredi 29 janvier
Faut-il croire aux promesses des bons d'éducation?
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Mme Kitchen, qui a adopté cinq enfants en difficulté, a perdu toute confiance dans l'éducation publique à Cleveland, et pour cause: quand sa fille aînée avait 12 ans, elle n'avait toujours pas appris à lire à l'école publique du quartier. L'école élémentaire d'Euclid Park était contrôlée par des gangs et des vendeurs de drogue. Mme Kitchen a alors trouvé un deuxième emploi et elle a supplié une école privée religieuse d'accueillir trois de ses enfants, à rabais. Heureusement pour elle, en 1996, le projet pilote des bons d'éducation était lancé. Depuis ce temps, ses enfants ont accumulé des diplômes, son plus vieux est à l'université.

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Comme beaucoup d'autres villes américaines, Cleveland, et surtout le centre-est de la ville, est devenu au fil des ans un véritable ghetto noir. Les emplois payants liés à l'industrie de l'acier ont fondu; trois familles sur quatre fréquentant l'école publique vivent sous le seuil de la pauvreté; les deux tiers des enfants ne finissent pas leur secondaire; la performance des élèves est la pire de l'Ohio. D'où l'idée de redonner aux parents les plus pauvres le pouvoir de choisir leur école. Voici comment cela fonctionne : l'État retire au système public 2250 dollars. Cette somme est versée sous forme de bons d'éducation aux parents intéressés à inscrire leur enfant à l'école privée élémentaire de leur choix. Cela reste marginal: 4600 enfants en profitent, contre 77 000 dans le réseau public.

 

Mais les syndicats d'enseignants sont immédiatement partis en guerre, contestant jusqu'en Cour suprême le fait que des écoles religieuses reçoivent de l'argent de l'État. Ils ont perdu: le plus haut tribunal a jugé que le programme, défendu par bien des politiciens conservateurs, est constitutionnel. Certains ont même osé comparer cette victoire à la difficile déségrégation des écoles américaines quand, peu à peu, les enfants noirs ont eu accès aux écoles réservées jusque-là aux Blancs. Les écoles publiques de Cleveland nous ont interdit l'accès à leurs locaux de classe et ne veulent surtout pas parler de l'effet des bons d'éducation. Les enseignants, eux, jugent que l'échec du public a été causé par le manque d'argent. Cette bataille idéologique déchire Cleveland et même la communauté noire.

 

Laura Gambrell n'est prête à prendre aucun risque pour ses trois enfants. Mère au foyer, mariée à un cuisinier, elle n'a pas les moyens de vivre en banlieue où les écoles publiques sont bien meilleures. Sa fille de 11 ans, Kaylee, souffre d'un déficit d'attention. L'école catholique où ses deux filles vont est un modèle de discipline. Même dans les couloirs, l'ordre est remarquable. Mme Gambrell obtient des bons d'éducation pour ses deux filles parce que ses revenus sont modestes: autour de 23 000 dollars par an. Le programme oblige tout de même les parents comme elle à payer 10 % des frais de scolarité. À Cleveland, 99 % des écoles privées choisies par les parents recevant des bons sont catholiques et protestantes. Chaque matin les enfants prient, ils font une profession de foi et suivent au moins un cours de religion par jour, en plus de leur formation académique. Les enfants pauvres aboutissent dans les écoles religieuses parce que les écoles laïques privées ont des frais de scolarité beaucoup plus élevés et ne sont pas intéressées à recevoir des élèves provenant d'un milieu défavorisé.


David Brennan est l'un de ceux qui a lancé les bons d'éducation en Ohio. Ce dirigeant d'entreprise s'est intéressé à l'éducation après s'être aperçu que beaucoup de ses propres employés étaient analphabètes. Brennan a été le seul à mettre sur pied deux écoles privées laïques pour accueillir les enfants des ghettos ayant obtenu des bons. Sa philosophie est simple, simpliste aux yeux de ses nombreux détracteurs: la seule façon d'améliorer l'école publique est de créer de la compétition. Les écoles de Brennan sont gérées par le privé mais financées par le gouvernement. Les enseignants non syndiqués sont payés 10 % de moins que dans le public. Ils obtiennent des primes seulement si leurs élèves dépassent leur potentiel individuel. Malgré sa croisade en faveur du libre choix, David Brennan juge irréaliste la promesse de l'ADQ de donner des bons à tous les parents, pas seulement aux plus pauvres. Il se demande pourquoi on devrait bouleverser un système d'éducation public qui marche bien en dehors des quartiers défavorisés.

Les parents satisfaits ne manquent pas, mais est-ce que les bons d'éducation marchent ? Est-ce que les enfants réussissent vraiment mieux? Il y a eu beaucoup d'études, mais elles sont trop partisanes ou trop faibles méthodologiquement. Seuls les parents les plus motivés ont l'initiative nécessaire pour demander le bon d'éducation, d'où l'importance d'améliorer les écoles publiques pour les enfants qui n'ont pas d'autres choix.

 

 

 

SELON UNE ÉTUDE PUBLIÉE LE JEUDI 30 JANVIER

 

L'Institut économique de Montréal réalise chaque année le classement controversé des écoles, de concert avec l'institut Fraser. Il s'agit d'un groupe de recherche conservateur qui croit aux vertus de la concurrence et du libre marché. Il n'est donc pas étonnant donc que le jeune chercheur qui a travaillé pendant huit mois sur les bons d'éducation conclut que ce serait une bonne chose. On donnerait ainsi directement aux parents la subvention de 5000 à 6000 dollars par enfant, argent qui jusque-là allait à la commission scolaire. Il en coûterait en moyenne 6400 dollars par an pour éduquer un enfant dans le système public alors que ce coût est de seulement 5800 dollars dans les écoles privées.

 

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L'Institut émet l'hypothèse que si les parents québécois ont le pouvoir grâce aux bons d'éducation de choisir leur école - qu'elle soit publique ou privée - sans débourser un sou, cela forcera le système public à devenir aussi efficace que le privé. Toujours selon cette hypothèse, le ministère de l'Éducation économiserait à moyen terme 350 millions de dollars grâce aux bons d'éducation. Mais attention: pour que cela fonctionne, on parle d'une mise en oeuvre progressive, et surtout d'un ministère de l'Éducation qui laisse beaucoup plus de liberté aux écoles publiques. En Nouvelle-Zélande, en Suède et au Danemark, où il y a des bons d'éducation universels, les parents sont satisfaits, rapporte l'Institut, bien que l'effet sur la performance des élèves soit difficile à mesurer et ne fasse pas consensus.


L'Institut économique de Montréal est donc en désaccord complet avec le gouvernement Landry et la Fédération des commissions scolaires. Pour les défenseurs du statu quo, les bons d'éducation vont faire fermer 400 écoles et coûter très cher aux contribuables; une bataille idéologique et une guerre de chiffres qui va sans doute alimenter la prochaine campagne électorale au Québec.

 

 


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