Mme Kitchen, qui a adopté cinq enfants en difficulté,
a perdu toute confiance dans l'éducation publique à
Cleveland, et pour cause: quand sa fille aînée avait
12 ans, elle n'avait toujours pas appris à lire à
l'école publique du quartier. L'école élémentaire
d'Euclid Park était contrôlée par des gangs
et des vendeurs de drogue. Mme Kitchen a alors trouvé un
deuxième emploi et elle a supplié une école
privée religieuse d'accueillir trois de ses enfants, à
rabais. Heureusement pour elle, en 1996, le projet pilote des
bons d'éducation était lancé. Depuis ce temps,
ses enfants ont accumulé des diplômes, son plus vieux
est à l'université.
Écoute
du reportage
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Comme
beaucoup d'autres villes américaines, Cleveland, et surtout
le centre-est de la ville, est devenu au fil des ans un véritable
ghetto noir. Les emplois payants liés à l'industrie
de l'acier ont fondu; trois familles sur quatre fréquentant
l'école publique vivent sous le seuil de la pauvreté;
les deux tiers des enfants ne finissent pas leur secondaire; la
performance des élèves est la pire de l'Ohio. D'où
l'idée de redonner aux parents les plus pauvres le pouvoir
de choisir leur école. Voici comment cela fonctionne :
l'État retire au système public 2250 dollars. Cette
somme est versée sous forme de bons d'éducation
aux parents intéressés à inscrire leur enfant
à l'école privée élémentaire
de leur choix. Cela reste marginal: 4600 enfants en profitent,
contre 77 000 dans le réseau public.
Mais
les syndicats d'enseignants sont immédiatement partis en
guerre, contestant jusqu'en Cour suprême le fait que des
écoles religieuses reçoivent de l'argent de l'État.
Ils ont perdu: le plus haut tribunal a jugé que le programme,
défendu par bien des politiciens conservateurs, est constitutionnel.
Certains ont même osé comparer cette victoire à
la difficile déségrégation des écoles
américaines quand, peu à peu, les enfants noirs
ont eu accès aux écoles réservées
jusque-là aux Blancs. Les écoles publiques de Cleveland
nous ont interdit l'accès à leurs locaux de classe
et ne veulent surtout pas parler de l'effet des bons d'éducation.
Les enseignants, eux, jugent que l'échec du public a été
causé par le manque d'argent. Cette bataille idéologique
déchire Cleveland et même la communauté noire.
Laura
Gambrell n'est prête à prendre aucun risque pour
ses trois enfants. Mère au foyer, mariée à
un cuisinier, elle n'a pas les moyens de vivre en banlieue où
les écoles publiques sont bien meilleures. Sa fille de
11 ans, Kaylee, souffre d'un déficit d'attention. L'école
catholique où ses deux filles vont est un modèle
de discipline. Même dans les couloirs, l'ordre est remarquable.
Mme Gambrell obtient des bons d'éducation pour ses deux
filles parce que ses revenus sont modestes: autour de 23 000 dollars
par an. Le programme oblige tout de même les parents comme
elle à payer 10 % des frais de scolarité. À
Cleveland, 99 % des écoles privées choisies par
les parents recevant des bons sont catholiques et protestantes.
Chaque matin les enfants prient, ils font une profession de foi
et suivent au moins un cours de religion par jour, en plus de
leur formation académique. Les enfants pauvres aboutissent
dans les écoles religieuses parce que les écoles
laïques privées ont des frais de scolarité
beaucoup plus élevés et ne sont pas intéressées
à recevoir des élèves provenant d'un milieu
défavorisé.
David
Brennan est l'un de ceux qui a lancé les bons d'éducation
en Ohio. Ce dirigeant d'entreprise s'est intéressé
à l'éducation après s'être aperçu
que beaucoup de ses propres employés étaient analphabètes.
Brennan a été le seul à mettre sur pied deux
écoles privées laïques pour accueillir les
enfants des ghettos ayant obtenu des bons. Sa philosophie est
simple, simpliste aux yeux de ses nombreux détracteurs:
la seule façon d'améliorer l'école publique
est de créer de la compétition. Les écoles
de Brennan sont gérées par le privé mais
financées par le gouvernement. Les enseignants non syndiqués
sont payés 10 % de moins que dans le public. Ils obtiennent
des primes seulement si leurs élèves dépassent
leur potentiel individuel. Malgré sa croisade en faveur
du libre choix, David Brennan juge irréaliste la promesse
de l'ADQ de donner des bons à tous les parents, pas seulement
aux plus pauvres. Il se demande pourquoi on devrait bouleverser
un système d'éducation public qui marche bien en
dehors des quartiers défavorisés.
Les
parents satisfaits ne manquent pas, mais est-ce que les bons d'éducation
marchent ? Est-ce que les enfants réussissent vraiment
mieux? Il y a eu beaucoup d'études, mais elles sont trop
partisanes ou trop faibles méthodologiquement. Seuls les
parents les plus motivés ont l'initiative nécessaire
pour demander le bon d'éducation, d'où l'importance
d'améliorer les écoles publiques pour les enfants
qui n'ont pas d'autres choix.

SELON UNE ÉTUDE PUBLIÉE LE JEUDI
30 JANVIER
L'Institut
économique de Montréal réalise chaque année
le classement controversé des écoles, de concert
avec l'institut Fraser. Il s'agit d'un groupe de recherche conservateur
qui croit aux vertus de la concurrence et du libre marché.
Il n'est donc pas étonnant donc que le jeune chercheur
qui a travaillé pendant huit mois sur les bons d'éducation
conclut que ce serait une bonne chose. On donnerait ainsi directement
aux parents la subvention de 5000 à 6000 dollars par enfant,
argent qui jusque-là allait à la commission scolaire.
Il en coûterait en moyenne 6400 dollars par an pour éduquer
un enfant dans le système public alors que ce coût
est de seulement 5800 dollars dans les écoles privées.
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du reportage
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L'Institut
émet l'hypothèse que si les parents québécois
ont le pouvoir grâce aux bons d'éducation de choisir
leur école - qu'elle soit publique ou privée - sans
débourser un sou, cela forcera le système public
à devenir aussi efficace que le privé. Toujours
selon cette hypothèse, le ministère de l'Éducation
économiserait à moyen terme 350 millions de dollars
grâce aux bons d'éducation. Mais attention: pour
que cela fonctionne, on parle d'une mise en oeuvre progressive,
et surtout d'un ministère de l'Éducation qui laisse
beaucoup plus de liberté aux écoles publiques. En
Nouvelle-Zélande, en Suède et au Danemark, où
il y a des bons d'éducation universels, les parents sont
satisfaits, rapporte l'Institut, bien que l'effet sur la performance
des élèves soit difficile à mesurer et ne
fasse pas consensus.
L'Institut
économique de Montréal est donc en désaccord
complet avec le gouvernement Landry et la Fédération
des commissions scolaires. Pour les défenseurs du statu
quo, les bons d'éducation vont faire fermer 400 écoles
et coûter très cher aux contribuables; une bataille
idéologique et une guerre de chiffres qui va sans doute
alimenter la prochaine campagne électorale au Québec.

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