| Extrait d'un entretien
de Boris Cyrunlik accordé au Courrier de
l'Unesco. « Boris Cyrulnik: il y a une vie
après l'horreur ». Propos recueillis
par Sophie Boukhari, novembre 2001. |
La notion de résilience que vous développez
dans vos derniers ouvrages fait une très belle
carrière. Pourquoi un tel succès?
Quand
on se penche sur les enquêtes épidémiologiques
mondiales de l'OMS, on constate qu'aujourd'hui, une
personne sur deux a été ou sera gravement
traumatisée au cours de sa vie (guerre, violence,
viol, maltraitance, inceste, etc.). Une personne sur
quatre encaissera au moins deux traumatismes graves.
Quant aux autres, ils n'échapperont pas aux
épreuves de la vie. Pourtant, le concept de
résilience, qui désigne la capacité
de se développer dans des conditions incroyablement
adverses, n'avait pas été étudié
de manière scientifique jusqu'à une
période récente. Aujourd'hui, il rencontre
un succès fabuleux. En France, mais surtout
à l'étranger. En Amérique latine,
il y a des instituts de résilience, en Hollande
et en Allemagne, des universités de résilience.
Aux États-Unis, le mot est employé couramment.
Les deux tours du World Trade Center viennent d'être
surnommées «the twin resilient towers»
par ceux qui voudraient rebâtir.
Pourquoi ce concept n'a-t-il pas été
étudié plus tôt?
Parce qu'on a longtemps méprisé les
victimes. Dans la plupart des cultures, on est coupable
d'être une victime. Une femme violée,
par exemple, est souvent condamnée autant que
son agresseur: «elle a dû le provoquer»,
dit-on. Parfois, la victime est même punie plus
sévèrement que l'agresseur. Il n'y a
pas si longtemps, en Europe, une fille qui avait un
enfant hors mariage était mise à la
rue alors que le père ne courait guère
de risques. D'autre part, les victimes des guerres
ont honte et se sentent coupables de survivre. La
famille, le village les soupçonne: «s'il
rentre, c'est qu'il a dû se planquer ou pactiser
avec l'ennemi». Après la Deuxième
Guerre mondiale, qui fut la plus meurtrière
de l'Histoire, on a basculé dans l'excès
inverse. Les victimes sont devenues héroïques:
elles devaient faire une carrière de victime
car on pensait que si elles s'en sortaient, cela relativiserait
les crimes des nazis. A l'époque, René
Spitz et Anna Freud décrivent des enfants dont
les parents ont été massacrés
par les bombardements de Londres. Ils sont tous très
altérés, pseudo-autistes, en train de
se balancer, atteints de troubles sphinctériens.
Lorsqu'ils les revoient des années plus tard,
Spitz et Anna Freud s'étonnent de leur récupération
et écrivent clairement que ces enfants abandonnés
passent par quatre stades: protestation, désespoir,
indifférence... tous les étudiants apprenaient
cela. Mais personne ne s'intéressait au quatrième
stade: guérison.
Comment la résilience s'est-elle imposée
en psychologie?
Le mot, qui vient du latin resalire (re-sauter)
est apparu dans la langue anglaise et est passé
dans la psychologie dans les années 1960, avec
Emmy Werner. Cette psychologue américaine était
allée à Hawaï faire une évaluation
du développement des enfants qui n'avaient
ni école ni famille, et qui vivaient dans une
grande misère, exposés aux maladies,
à la violence. Elles les a suivis pendant 30
ans. Au bout de tout ce temps, 30 % de ces individus
savaient lire et écrire, avaient appris un
métier, fondé un foyer: 70 % étaient
donc en piteux état. Mais si l'homme était
une machine, on aurait atteint 100 %.
Y a-t-il un profil socio-culturel de l'enfant résilient?
Non
mais il y a un profil d'enfants traumatisés
qui ont l'aptitude à la résilience,
ceux qui ont acquis la «confiance primitive»
entre 0 et 12 mois: on m'a aimé donc je suis
aimable, donc je garde l'espoir de rencontrer quelqu'un
qui m'aidera à reprendre mon développement.
Ces enfants sont dans le chagrin mais continuent à
s'orienter vers les autres, à faire des offrandes
alimentaires, à chercher l'adulte qu'ils vont
transformer en parent. Ensuite, ils se forgent une
identité narrative: je suis celui qui... a
été déporté, violé,
transformé en enfant soldat, etc. Si on leur
donne des possibilités de rattrapage, d'expression,
un grand nombre, 90 à 95 %, deviendra résilient.
Il faut leur offrir des tribunes de créativité
et des épreuves de gosses: le scoutisme, préparer
un examen, organiser un voyage, apprendre à
être utile. Les jeunes en difficulté
se sentent humiliés si on leur donne quelque
chose (et si en plus, on leur fait la morale). Mais
ils rétablissent le rapport d'équilibre
quand on leur donne l'occasion de donner. Devenus
adultes, ces enfants sont attirés par les métiers
d'altruisme. Ils veulent faire bénéficier
les autres de leur expérience. Ils deviennent
souvent éducateurs, assistants sociaux, psychiatres,
psychologues. Avoir eux-mêmes été
des «enfants monstres» leur permet de
s'identifier, de respecter l'autre blessé.

Les clés du bonheur existent-elles?
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Dans l'histoire de l'humanité, le bonheur
est un concept plutôt récent. De
nos jours, on a tendance à le confondre
avec le bien-être matériel, une
confusion à l'origine de bien des maux.
Dans cette deuxième partie de l'entrevue,
le psychiatre Boris Cyrulnik démonte
la mécanique du bonheur.
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«On
s'est toujours émerveillé devant ces
enfants qui ont su triompher d'épreuves immenses
et se faire une vie d'homme, malgré tout. Le
malheur n'est jamais pur, pas plus que le bonheur.
Un mot permet d'organiser notre manière de
comprendre le mystère de ceux qui s'en sont
sortis. C'est celui de résilience, qui désigne
la capacité à réussir, à
vivre, à se développer en dépit
de l'adversité. En comprenant cela, nous changeons
notre regard sur le malheur, et malgré la souffrance,
nous cherchons la merveille.»
Extrait tiré de «Un merveilleux malheur»
(1999) aux éditions Odile Jacob
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Des livres
de Boris Cyrulnik
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Aux éditions Odile Jacob :
Les
Vilains Petits Canard (2001)
Un merveilleux malheur (1999)
L'Ensorcellement du monde (1997)
Les Nourritures affectives (1993)
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Aux éditions Hachette :
Naissance du sens (1991)
Sous le signe du lien (1989)
Mémoire de singe et paroles d'homme
(1983)
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