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Reportage au Point
Mardi 11 juin
L'Église américaine et les prêtres pédophiles
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L'Église catholique américaine a vécu pendant des siècles dans le confort de son autorité. Rien ne réussit à faire trembler les colonnes du temple. Et puis soudain le scandale frappe avec la virulence d'un poison : on découvre que l'Église catholique américaine a dans ses rangs des prêtres pédophiles qui ont agressé impunément des garçons pendant des années sous le silence protecteur des autorités ecclésiastiques.

John Geoghan

John Geoghan, ancien prêtre défroqué par Rome, a été condamné en février à dix ans de prison pour avoir agressé un jeune garçon en 1991.

Malgré plus de 130 plaintes, il avait été transféré de paroisse en paroisse, alors que de fortes sommes étaient versées aux familles pour qu'elles renoncent à des poursuites.

Le procès du père Geoghan qu'on soupçonne d'avoir agressé une centaine de garçons tout au long de sa prêtrise et les enquêtes des médias américains font exploser les voûtes du silence. Voilà que les révélations fusent de toutes parts aux États-Unis et sont dévastatrices. Des cardinaux comme Bernard Law de Boston et Edward Egan de New York sont mis en cause. Les victimes disent que les cardinaux savaient que des prêtres de leur diocèse agressaient des jeunes et ont gardé le scandale à l'intérieur des murs de l'Église. Partout aux États-Unis, des allégations font surface; le scandale jaillit dans les grandes villes comme dans les villages.


Le cas Mark Serrano

Aujourd'hui, Mark Serrano a 38 ans. Lorsqu'il était enfant, à Mendham, petite ville cossue du New Jersey, le curé du village a d'abord gagné sa confiance par une simple relation amicale. Au fil des mois, le père Hanley est passé aux actes. Le père Hanley multiplie les occasions, organise par exemple des voyages de pêche et garde Mark à coucher en prétextant un départ très tôt le matin. Pendant l'enfance et l'adolescence, Mark est complètement déboussolé.

Les agressions arrêtent quand Mark a 16 ans. Le père Hanley se désintéresse de lui, se tourne vers des victimes plus jeunes. Mark a 20 ans quand il décide de tout avouer à ses parents. Les parents Serrano sont terrassés et restent encore aujourd'hui frappés par un fort sentiment de culpabilité. Mark choisit de ne pas aller à la police. Il va plutôt voir l'évêque du diocèse, révèle tout et exige que des mesures soient prises. L'évêque promet d'agir.


La loi du silence

Que l'on soit à Mendham ou à Brooklyn, l'histoire connaît à peu près toujours le même dénouement. Les plaintes restent au sein de l'évêché et les agressions ne sont jamais connues du public. Au diocèse de Brooklyn, par exemple, lorsqu'un jeune se plaignait à l'évêché d'avoir été agressé par un prêtre, on ne relayait jamais les accusations à la police; on menait plutôt une enquête interne.

À Mendham, Mark Serrano croyait avoir obtenu que le père Hanley ne soit plus jamais en contact avec des garçons. Tout à coup, stupéfaction, qu'est-ce que les Serrano voient dans le journal local? Une photographie du père Hanley qui est entouré d'enfants assis autour de l'autel. Le père Hanley a encore accès aux enfants. Mark est furieux : rien n'a changé. Cette fois, il décide de poursuivre l'évêché.

Plaintes et accusations

Des accusations de pédophilie ont été enregistrées dans au moins 17 diocèses, dont ceux de Boston (Massachusetts), Chicago (Illinois), New York (New York), Philadelphie (Pennsylvanie) et San Francisco (Califormie), provoquant une vague de critiques parmi les quelque 65 millions de catholiques américains.

À Boston, plus de 400 plaintes ont été enregistrées contre des prêtres dans l'archidiocèse de Mgr Bernard Law, et de nombreux laïcs ont demandé sa démission.

Mais ne s'attaque pas à l'Église qui veut. Mark Serrano bat en retraite et accepte une entente à l'amiable. Il n'y aura pas de procès. L'Église lui verse 350 000 dollars et Mark signe un accord de confidentialité qui l'empêche à jamais de dire quoi que ce soit sur ce qui s'est produit.

Et, pendant ce temps, que font les autorités religieuses avec les prêtres agresseurs? On les relève temporairement de leurs fonctions et on leur fait subir une thérapie. Ensuite, les prêtres sont assignés à une autre paroisse et les autorités se gardent bien d'informer la paroisse d'accueil du passé sexuel du nouveau prêtre. L'Église dit qu'on croyait à l'époque que le prêtre était guéri après la thérapie.


Le scandale au grand jour

Révélations après révélations, le scandale provoque des réactions très vives au sein de l'Église catholique américaine. Des prêtres osent même critiquer publiquement leurs évêques. Dans de tels scandales, quand le silence est brisé, habituellement, cela se fait avec fracas et surtout ça provoque un fort effet boule de neige : les victimes sont inspirées par le courage de la victime précédente qui a osé révéler en public ce qu'elle a vécu et brisent à leur tour le silence.

C'est exactement ce qu'a fait Mark Serrano. Son histoire s'est retrouvée en première page du New York Times. Le 18 mars 2002, Mark a volontairement brisé l'entente de confidentialité signée avec l'Église. À Mendham, le geste de Mark a un effet catalyseur. De nouvelles victimes du père Hanley font soudain surface. En avril, Mark organise une rencontre avec 12 victimes, 12 hommes qui sont aujourd'hui dans la fin trentaine, début quarantaine. Tous, enfants, tombent dans le filet du père Hanley; tous vivent leur drame en silence. La rage au coeur, ces enfants devenus hommes racontent pour la première fois en public ce qu'ils ont vécu derrière les murs du presbytère.

Cardinaux américains à Rome

« L'abus des jeunes est le symptôme d'une grave crise qui frappe non seulement l'Église mais toute la société. L'Église américaine a mal géré la crise des prêtres pédophiles car, d'une part, un manque de connaissance de la nature du problème, et de l'autre, les conseils d'experts, ont conduit les évêques à prendre des décisions qui, vu les événements successifs, se sont révélées erronées. […]

Cependant, l'Église ne doit pas se laisser emporter par cette tragédie et rappeler tout le bien qu'elle a fait: une oeuvre d'art peut être tachée mais sa beauté demeure. C'est là une vérité que toute critique, intellectuellement honnête, doit reconnaître ».

(Extrait du discours du Pape Jean-Paul II,
lors de sa rencontre avec les treize cardinaux américains le 23 avril dernier)


Du côté du clergé

Le père Hanley est aujourd'hui à la retraite et n'a jamais été poursuivi devant les tribunaux. Aux États-Unis, dans la plupart des États, la loi interdit les poursuites qui sont engagées plus de cinq ans après que la victime ait atteint l'âge de la majorité. L'évêque Rodimer, malgré tout ce qu'il sait, est encore aujourd'hui incapable de dire que le père Hanley mériterait la prison. Le nouveau curé de Mendham, Kenneth Lash, a, depuis le début, pris fait et cause pour les victimes, contre l'Église.

À Rome, le pape Jean-Paul II a réagi rapidement si on tient compte de l'immobilisme habituel du vatican. Trois mois après l'éclatement du scandale, Jean-Paul II a convoqué les cardinaux de l'Église catholique américaine et dénoncé la pédophilie et les prêtres pédophiles. Mais plusieurs reprochent au Pape de ne pas avoir démis de leurs fonctions quelques membres du clergé américain, en particulier le cardinal de Boston, Bernard Law.

Depuis leur retour de Rome, les évêques cherchent à mettre en place des mesures contre la pédophilie. L'objectif probable est la tolérance zéro. Ils cherchent aussi à exercer un contrôle beaucoup plus strict sur le recrutement des nouveaux prêtres. Plusieurs estiment par ailleurs que c'est le célibat et la prêtrise réservée aux hommes qui sont à la racine du problème. Faudrait-il alors permettre aux prêtres de se marier, permettre également aux femmes de devenir prêtres? Les catholiques, à ce sujet, sont divisés.

Les évêques américains renforcent la lutte contre les pédophiles

(04/06/02) La Conférence des évêques catholiques des États-Unis propose la destitution des prêtres récidivistes, coupables d'agression sexuelle contre un enfant.

Selon la nouvelle politique élaborée par les évêques, seuls les prêtres qui n'ont commis qu'une agression et qui suivent une thérapie pourront conserver leur poste, à certaines conditions. La proposition prévoit également que les autorités civiles soient automatiquement informées des agressions sexuelles commises par un membre du clergé.

Avant son adoption, cette politique doit être débattue et soumise au vote lors d'une rencontre spéciale des évêques américains à Dallas au milieu du mois de juin.



Les victimes s'organisent

SNAP - Survivors Network of those Abused by Priests

Section canadienne
Contact : David Gagnon
Téléphone : (613) 241-3572
Adresse : 2-480 Rideau Street, Ottawa, Ontario K1N 5Z4
Courriel : drgagnon@magma.ca

Alors que l'Église prépare des changements, les victimes également s'organisent. David Gagnon dirige à Ottawa la section canadienne de l'organisme américain SNAP. SNAP est un regroupement qui défend les droits des victimes et qui les aide à sortir de l'isolement. David Gagnon est franco-américain. Il a lui-même été agressé par un prêtre à l'adolescence quand il vivait dans un village du Maine. Il est convaincu que des agressions ont toujours lieu en ce moment au Canada comme aux États-Unis.

On s'organise également à Mendham. Les victimes, par exemple, cherchent des moyens pour faire comparaître le père Hanley devant les tribunaux même si le temps prescrit pour le poursuivre est expiré. Pendant ce temps, le père Hanley, lui, vit dans une maison de retraite d'une ville voisine, touche une rente de l'Église et n'a jamais été inquiété par la justice. Quant à Mark Serrano, il s'est repris en main et dit que son moral n'a jamais été aussi bon. Mark estime qu'il a survécu de belle façon : il est père de trois enfants, bientôt quatre.

Écoute du reportage ( 1ère partie / 2e partie )
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Démission de l'évêque de Lexington

(11/06/02) Le pape Jean Paul II a accepté mardi la démission de l'évêque américain de Lexington (Kentucky), Mgr Kendrick Williams, accusé de pédophilie. Lexington est le troisième diocèse américain, après Palm Beach et Milwaukee, à perdre son évêque titulaire dans le cadre du scandale des prêtres pédophiles qui secoue l'église catholique américaine.

Mgr Williams avait été mis en congé il y a plusieurs mois déjà, un ancien enfant de choeur ayant porté plainte pour une agression sexuelle datant de plus de 20 ans. L'évêque a toujours nié ces accusations, mais il a décidé d'abandonner sa charge, en invoquant l'article 401 alinéa 2 du droit canon permettant à un prélat de renoncer à ses fonctions avant la limite d'âge, fixée à 75 ans, « pour des raisons de santé ou de convenance personnelle », a précisé le Vatican.

Jean Paul II n'est pas obligé d'accepter les démissions, mais l'ampleur prise par le scandale aux États-Unis, où l'opinion publique réclame des têtes et où la presse accuse le Vatican d'inaction, ne lui permet plus de tergiverser. Avant Mgr Williams, il avait ainsi accepté le 8 mars le démission de Mgr Anthony O'Connell, évêque de West Palm Beach (Floride), puis le 24 mai celle de l'archevêque de Milwaukee (Wisconsin), Mgr Rembert G. Weakland, tous deux accusés d'agressions sexuelles.




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