Un
homme exploite une garderie malgré
un lourd casier judiciaire
Le gouvernement
du Québec s'est engagé il
y a quatre ans à vérifier
les antécédents judiciaires
de tous les détenteurs de permis
de garderie et de tout nouveau demandeur.
On venait alors de découvrir qu'un
directeur de garderie de la région
montréalaise avait obtenu un permis
malgré une condamnation au criminel
pour grossière indécence.
Une enquête de La Facture démontre
que le gouvernement s'est littéralement
traîné les pieds dans le cas
d'une autre garderie de la région
de Montréal.
Journaliste : Julie Miville-Dechêne
Réalisateur : Louis St-Pierre
La
toute nouvelle garderie a pignon sur rue
dans l'arrondissement Saint-Laurent, à
Montréal, dans un quartier qui manque
désespérément de services
de garde. On compte déjà 33
enfants dans le nouveau centre. Le propriétaire
a voulu en mettre plein la vue. Le loyer
s'élève à 13 000 $
par mois. Et on a voulu bien équiper
la garderie, notamment en achetant des accessoires
auprès du fournisseur Nashaat Marco
: des tabliers pour les arts plastiques,
des matelas et des housses, des coussins,
des tapis. Le propriétaire de la
garderie a aussi commandé 190 000
feuillets publicitaires et 10 000 cartes
d'affaires à l'imprimeur Denis Leftakis.
Il ne règle
pas ses fournisseurs
Les
deux fournisseurs en ont gros sur le cur.
Denis Leftakis : « Il
nous donne un dépôt de 1000 $.
Il se met à compter un paquet de
billets, comme font les pseudo-riches. Il
nous donne 1000 $ au comptant. [ ]
On dépose le chèque et deux
semaines plus tard, le chèque nous
revient et c'est indiqué qu'il y
a opposition au chèque (stop payment). »
Marco
Nashaat : « Il
me fait un chèque. Quatre jours plus
tard, le chèque me revient; le compte
est fermé. J'ai été
le voir et je lui ai demandé pourquoi
le compte était fermé. Il
m'a dit qu'il ne le savait pas : "
mon comptable est stupide, il a fermé
le compte sans m'aviser ". Je me suis
rendu compte tout de suite que c'était
un menteur. »
Pour régler
ses dettes, le propriétaire de la
garderie donne même par téléphone
un numéro de carte de crédit.
L'imprimeur, Denis Leftakis, apprend le
lendemain que la carte appartient à
une Ontarienne, qui a confirmé à
La Facture qu'elle s'était
fait voler son numéro. L'imprimeur
décide de se présenter directement
à la garderie pour reprendre la marchandise.
Dans cette marchandise, saisie à
la garderie, l'imprimeur fait une étonnante
découverte : « Il
y avait une dizaine de numéros de
carte de crédit, incluant la date
d'expiration. C'est très utile pour
faire des achats par Internet ou au téléphone. »
Vérifications faites, ce sont des
numéros de cartes volées.
Des menaces de mort
Les mois passent,
les dettes du propriétaire de la
garderie s'accumulent et les créanciers
obtiennent le droit de saisie. Mais la situation
se corse.
Denis Leftakis : « Il
m'a menacé. Il m'a dit : " Si
tu ne sors pas d'ici, tu vas voir. Tu ne
me connais pas, ça va être
pire que tu crois. " »
Nashaat Marco : « La
première chose qu'il m'a dite, c'est
qu'il allait me tuer. Il a fait toutes sortes
de menaces. Je n'ai pas pris de risques.
J'ai appelé la police et trois autos-patrouilles
sont venues. »
Le
propriétaire de la garderie est d'ailleurs
accusé d'avoir proféré
des menaces de mort. Mais qui est donc cet
homme? Un Lavallois de 30 ans, avec un lourd
casier judiciaire : 39 condamnations,
notamment pour menaces de mort, multiples
fraudes de plus de 5000 $ et possession
d'instruments pour falsifier des cartes
de crédit. Lorsque La Facture
lui demande s'il devrait avoir une garderie
avec un tel casier judiciaire, l'homme répond
qu'il n'a rien fait depuis six ans, qu'il
est sans tache. Il se défend d'avoir
jamais été en prison. Mensonges.
Cet homme a bel et bien été
emprisonné et il a plaidé
coupable à une accusation de fraude
en novembre 2002.
Une garderie illégale
La loi donne le droit
au ministre de refuser un permis à
tout propriétaire de garderie ayant
un casier judiciaire. Comment se fait-il
que cet homme exploite une garderie depuis
le 2 septembre? À l'aide d'une caméra
cachée, l'équipe de La
Facture a visité les lieux. On
nous a demandé 450 $ au comptant
pour inscrire un enfant à temps plein.
Il y avait même une panne de chauffage
lors du passage de l'équipe de La
Facture. En fait, le propriétaire
de la garderie n'a même pas de permis
du ministère de l'Emploi, de la Solidarité
sociale et de la Famille. Il est donc dans
l'illégalité. La Facture
en a parlé au propriétaire
de la garderie. Ce dernier se justifie en
disant qu'il faut vérifier avec le
ministère, que des gens du ministère
sont venus plusieurs fois.
Le ministère
de la Famille admet que ses inspecteurs
ont visité la garderie illégale
trois fois entre la mi-septembre et la mi-octobre,
pour vérifier s'il y avait bel et
bien des enfants inscrits à plein
temps. Mais pourquoi les autorités
n'ont-elles pas jugé bon d'ordonner
la fermeture immédiate des lieux
puisque la loi leur permet de le faire?
Claire
Rocher est porte-parole de l'Agence des
services de garde au ministère de
la Famille : « En
fait, jamais nous n'avons eu d'informations
nous laissant croire que la santé
ou la sécurité des enfants
étaient compromises. »
Pourtant, le 24 septembre, Nashaat
Marco avait porté plainte au ministère
car il craignait pour la sécurité
des enfants. Et selon le propriétaire
de la garderie, le ministère était
au courant qu'il avait un casier judiciaire : « J'ai
même signé un document leur
permettant de consulter mon dossier. Ils
étaient au courant pour les cas de
fraude. »
L'équipe de
La Facture a demandé à
Claire Rocher si le ministère savait
que cet homme avait un casier judiciaire
au moment de l'inspection de la garderie
en septembre. Mme Rocher a répondu
que non. Un aveu étonnant car le
propriétaire de la garderie avait
fait une demande de permis trois mois plus
tôt, soit le 19 juin. Pourquoi les
fonctionnaires ont-ils tant tardé
à vérifier les antécédents
judiciaires de cet homme, alors que La
Facture a eu accès à son
casier judiciaire en quelques minutes dans
Internet?
Claire Rocher : « C'est
la dernière vérification que
l'on fait. » La Facture
lui demande pourquoi ce n'est pas plutôt
la première vérification à
faire - le casier judiciaire. Mme Rocher
répond qu'en vertu de la Charte des
droits et libertés de la personne,
il s'agit d'une intrusion dans la vie privée.
Le
27 octobre, le jour même où
La Facture alerte les autorités,
le ministère de la Famille envoie
une mise en demeure au propriétaire
de la garderie. Trop tard. Le propriétaire
de l'édifice a déjà
obtenu l'expulsion de ce locataire, qui
lui doit 39 000 $. Quant au ministère,
il donne encore dix jours de sursis au propriétaire
de la garderie.
Les plus grandes
victimes sont les parents, trop effrayés
pour parler à la caméra à
l'équipe de La Facture. Leur
confiance dans le système est ébranlée.
Ils doivent tous trouver une nouvelle place
pour leur enfant.
En conclusion
Il est illégal
d'exploiter une garderie sans permis.
L'homme au centre de ce reportage est
d'ailleurs passible d'une amende de
500 $ à 5000 $ pour
avoir tenu une garderie sans permis.
Ce permis DOIT être affiché
dans les locaux de la garderie. Vous
pouvez aussi contacter le ministère
de la Famille pour vérifier si
la garderie que fréquente ou
fréquentera votre enfant détient
son permis.
Office
de la protection du consommateur Pour consulter
les dispositions de la loi sur la protection
du consommateur applicable aux ententes
de service de gardes. Format PDF.