Les
faits
À l'hiver
2002, une mère tente d'obtenir une assurance-vie pour son fils
(7 ans) et ses deux fillettes (11 et 12 ans). Elle remplit une proposition
d'assurance-vie familiale de la compagnie d'assurance-vie Desjardins
sécurité financière.
À sa grande
surprise, Desjardins accepte d'assurer la vie de la mère et
du bambin mais refuse d'assurer celle des deux fillettes «pour
des raisons médicales» et ce, sans aucune explication.
Les deux fillettes sont pourtant en bonne santé.
Étonnée
et surtout inquiète, madame s'empresse d'écrire à
Desjardins pour connaître les raisons médicales qui motivent
le refus. En guise de réponse, l'assureur lui transmet un extrait
de son propre dossier médical en provenance de l'urgence de
l'hôpital de Verdun où elle s'était présentée
en 1997.
Non
seulement madame ne comprend pas le lien que fait l'assureur
entre son dossier personnel et la santé de ses deux
fillettes, mais surtout, elle se pose la question suivante
: qui a bien pu autoriser Desjardins à obtenir ce
rapport de l'urgence?
En relisant sa proposition d'assurance, elle réalise
qu'elle a signé une clause permettant à l'assureur
de recueillir des renseignements personnels à son sujet.
Or pour elle, ces renseignements ne se limitaient qu'à
ceux fournis par son propre médecin ainsi qu'à
celui de ses enfants.
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En fait, par cette clause, elle permet à toute
personne physique ou morale, à tout organisme
public et parapublic, aux professionnels de la santé,
et établissements de santé, aux compagnies
d'assurances, agents de renseignements personnels, agences
d'investigation, employeurs et ex-employeurs, de fournir
des renseignements personnels sur elle et sa famille.
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Toutes
les propositions d'assurances-vie contiennent ce type
d'autorisation en dépit de la Loi québécoise
sur la protection des renseignements personnels.
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Gardiens
des dossiers médicaux, les archivistes dans les hôpitaux
savent à quel point de telles autorisations d'accès
ouvrent la porte des secrets les plus intimes aux assureurs. Mais
ne peuvent-ils pas refuser à une compagnie d'assurances d'avoir
accès au dossier d'un patient? Non, nous indique Luce Boucher,
archiviste médicale : « En autant que nous avons
l'autorisation de donner accès à un dossier, nous sommes
dans l'obligation de le faire».
Un
consentement trop général
Selon
l'avocate Hélène Guay, spécialisée
en droit hospitalier, le consentement accordé par la cliente,
dans le formulaire, est beaucoup trop général : «Elle
ne sait pas quels renseignements sont détenus à son
sujet; ce qui va se produire à partir de ces renseignements
obtenus et; ne sait pas non plus quels organismes vont transférer
ses informations personnelles pour les fins de l'assureur.»
Résultat
: madame découvre trop tard que grâce à son autorisation,
l'hôpital a pu transmettre son dossier médical à
Desjardins, à ses réassureurs, et même à
une agence d'enquête comme Key facts. Desjardins aurait très
bien pu aussi obtenir des renseignements à son sujet au Bureau
des renseignements médicaux, qui a pignon sur rue à
Toronto et dont le siège social est à Boston. Plus de
700 compagnies d'assurance-vie de l'Amérique du Nord y centralisent
des informations sur leur clientèle.
Et
la confidentialité professionnelle dans tout ça?
«Je vous dirais que les médecins et les spécialistes
leurrent leurs patients quand ils leurs disent : " Ne vous inquiétez
pas, tout ce que j'écris dans votre dossier restera confidentiel
" », affirme Me Guay.
En
octobre 2002, madame se fait livrer, à notre demande, les données
que le Bureau des renseignements médicaux détient sur
elle et ses enfants. Elle découvre que Desjardins, de même
qu'une série d'assureurs et de réassureurs, qu'elle
ne connaît même pas, s'étaient échangés
à son insu des informations médicales à son sujet.
Qu'en
est-il des raisons médicales qui expliquent le refus?
Madame
se rend à l'hôpital de Verdun pour consulter l'ensemble
de son dossier médical, où elle constate que le seul
document qui fait référence à ses filles, est
bel bien le rapport de l'urgence du 14 avril 97, dont l'assureur lui
avait transmis copie.
Dans
ce rapport d'urgence, madame se souvient alors avoir notamment
révélé que ses deux fillettes avaient
été victimes d'abus sexuel. Une information,
qui n'a pas échappé à l'assureur.
À l'époque, madame n'aurait jamais pensé
que cette information, qu'elle croyait confidentielle, serait
dévoilée à un assureur. Encore moins
que celui-ci s'en servirait pour discréditer les deux
enfants et cela, sans même consulter le médecin
de famille.
Révoltée, madame a décidé de porter
plainte à la Commission des droits de la personne.
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Après
trois mois d'attente, l'assureur répond enfin à la Commission
: il confirme avoir rejeté les deux enfants en raison des abus
sexuels commis à leur endroit : «La
pratique générale chez les assureurs est de refuser
les enfants ayant de tels antécédents (
) compte
tenu du risque accru de développer des problèmes de
santé mentale, de comportement»
Pourtant, le bilan
de santé du médecin personnel des deux fillettes, dont
La Facture a obtenu copie, ne fait état d'aucune séquelle
sérieuse. Desjardins a refusé de nous expliquer son comportement
dans ce dossier.
Refus
de l'assureur : quels sont les critères?
Est-ce
qu'on peut refuser d'assurer des gens pour n'importe quoi? Tout est
question de l'analyse du risque, explique Mme Claude Di Stasio,
vp-adj. aux Affaires québécoises, à l'Association
canadienne des compagnies d'assurances de personnes : «Je
crois qu'on refuse sur bases de critères qui sont pertinents
à l'analyse du risque et pas seulement de critères médicaux.
Il peut s'agir de critères d'occupation, d'activités
financières et autres.»
Mais l'assureur
doit-il prouver qu'il s'agit bel et bien d'un risque? Non, ajoute
Mme Di Satsio : «Je ne pense pas qu'un assureur doit mettre
sur la place publique ses critères de sélection.»
La
Facture demande l'avis d'un expert
Jacques
Turmel a plus de 40 ans de carrière en évaluation
de risque pour les assureurs. Il admet qu'il aurait lui-même
hésité à assurer les deux fillettes : «En
raison du milieu familial : les enfants sont jeunes et vivent dans
un milieu de violence (
) Ce n'est donc pas (juste) l'abus sexuel,
mais c'est l'ensemble (des facteurs), qui vont faire que le risque
sera supérieur. Il peut y avoir plus de violence dans un cas
comme ça.»
Mais
pour Me Guay, on parle alors d'atteinte à la vie priée
: «L'information
est rattachée à une personne humaine et doit être
prise dans un contexte . Si c'est inscrit dans un dossier, c'est parce
que (c'est en lien) avec un événement et que c'est rattaché
à une personne qui vivait un événement important.
Lorsqu'on retrouve (cette information) entre les mains d'administrateurs
et de gestionnaires dans un bureau d'assurance, c'est totalement hors
contexte. Or, c'est ça la protection de la vie privée
: c'est contrôler l'information qui est véhiculée
à notre sujet».
Peut-on
limiter la portée d'une autorisation?
L'assuré
est en droit d'indiquer la durée de l'autorisation et aussi
de «rayer toute partie qui nous semble inutile (par exemple,
si on est à son propre compte, de rayer la clause qui donne
accès à son employeur ou ex-employeur)», nous
explique Me Guay.
Les
restrictions imposées par les clients dans leur consentement
demeurent une pratique peu courante.
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Une telle restriction
peut-elle amener une certaine méfiance de la part de l'assureur?
«Ça va jouer contre le client parce que dans un cas
comme ça, la compagnie va être plus prudente.»
Et ce, jusqu'à amener un refus, estime Me Guay.
En
conclusion
La
Commission des Droits de la personne enquête en ce moment
sur le comportement de Desjardins dans cette affaire.
Entre-temps, madame
a trouvé un assureur qui accepte de couvrir la vie de ses filles.
La compagnie ACA a accepté sans hésiter après
avoir consulté le dossier médical des enfants. Ce que
Desjardins n'avait pas fait.