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REPORTAGE
— 2004-02-24

ROULER «STONE»

«On n'entend jamais dire à la télé qu'une personne a été tuée ou frappée par une voiture parce que le conducteur avait fumé du pot.»
- Kevin


première partie - deuxième partie

Le pot fait un malheur auprès des jeunes, qui n'hésitent pas à se mettre au volant sous l'emprise du cannabis. Ont-ils les facultés affaiblies? Les policiers en sont convaincus, et ils réclament plus de pouvoirs. Leur argument: le pot est beaucoup plus puissant qu'autrefois et cause trop d'accidents sur nos routes. Une équipe d'Enjeux a tenté d'évaluer les dangers réels de la conduite sous l'influence du cannabis.

Les Québécois sont de plus en plus nombreux à fumer de la marijuana. Selon le Comité permanent de lutte à la toxicomanie du Québec, l'usage du cannabis dans la province a plus que doublé en 10 ans, passant de 6,5 % en 1989 à 13,5 % en 1998. De plus, 40 % des jeunes âgés de 12 à 17 ans affirment avoir tenté l'expérience au moins 1 fois.

Devant ces chiffres, il n'est pas étonnant que de plus en plus de personnes se mettent au volant après voir consommé du cannabis. Par contre, on ne peut encore déterminer avec certitude les effets de la drogue sur les facultés de conduite des consommateurs.

Trois cobayes passent le test

Alexandre, Jimmy et Dominique, qui ont 17 et 18 ans, avouent consommer régulièrement du cannabis et n'avoir aucun problème à en fumer et à se mettre au volant. Pour le prouver, ils ont même accepté de se soumettre à un test de conduite.

Pour commencer, on détermine à jeun leur propre limite au volant, c'est-à-dire la vitesse maximale qu'ils réussissent à atteindre sans faire d'erreur. Pour cela, on leur demande de rouler sur une piste. Une lumière s'allume au dernier instant pour tester leurs réflexes. Ils doivent la suivre, à gauche ou à droite, en évitant les cônes.

La limite d'Alexandre, qui n'a pas encore fumé, est de 44 kilomètres à l'heure. Le deuxième cobaye, Dominique, atteint 45 kilomètres à l'heure. Enfin, Jimmy se rend à 55 kilomètres à l'heure. Selon eux, aucun doute que le cannabis ne leur fera pas perdre leurs moyens, car, disent-ils, ils consomment beaucoup depuis plusieurs années.

Les jeunes fument deux joints, et ensuite, ils subissent leur premier test. Alexandre atteint facilement sa limite, Dominique aussi. Puis Jimmy passe haut la main.

Les trois cobayes fument leur troisième joint. Dominique boit aussi 2 bières en 10 minutes. Puis, ils se soumettent au deuxième et dernier test.

Résultats: Alexandre a maintenu sa limite. Dominique, le seul à avoir mêlé cannabis et alcool, a commis des erreurs de vitesse et de précision. Jimmy, par contre, a même dépassé sa limite. Des résultats surprenants. Mais le test n'a pas la prétention d'être scientifique, car trop d'éléments n'ont pu être contrôlés. Il est donc impossible de conclure, à partir de ce test, que le pot au volant est inoffensif.

La bataille des policiers

Le sergent Pierre Angers, de la Sûreté du Québec, cherche depuis 15 ans à chasser de la route les chauffeurs intoxiqués par la drogue, tous les types de drogues, pas seulement le cannabis. Il est convaincu du danger de conduire après avoir consommé du cannabis, contrairement à ce que prétendent les trois jeunes. Il demande davantage de moyens pour faire la chasse aux conducteurs sous l'influence de drogues.

«Que ce soit la marijuana, la coke ou une drogue légale, vendue en pharmacie, ça nous importe peu. Nous, on veut enlever [le consommateur de la route], et on va avoir les outils pour le faire, pour l'empêcher de repartir avec son véhicule. On va lui dire: "Regarde, ne refais plus ça, c'est dangereux. Tu peux tuer du monde." L'alcool, la drogue, c'est la même chose.»
- Sergent Pierre Angers, Sûreté du Québec

Le sergent Angers et plusieurs autres réclament des modifications au Code criminel qui leur permettraient de contraindre un conducteur à subir un test de sobriété, que ce soit en bordure de la route ou au poste de police. De plus, il demande le droit d'exiger un échantillon de sang, d'urine ou de salive.

Des demandes que certains, dont le sénateur Pierre-Claude Nolin, jugent non fondées: «Je pense que les policiers ont déjà suffisamment d'outils pour interpeller les chauffeurs qui leur paraissent dangereux. Ceci dit, [...] les policiers réclament qu'on amende le Code criminel parce que la prise de sang est le meilleur moyen pour détecter si un chauffeur a récemment consommé du cannabis ou une autre substance. Ça, je le comprends. Je serais prêt à débattre de cet argument-là.»

Pour les épauler dans leur travail, les policiers attendent avec impatience un outil fiable. Un appareil allemand, le Drugwipe, est à l'étude au laboratoire de la Sûreté du Québec. Comment fonctionne-t-il? On recueille un échantillon de sueur ou de salive à l'aide d'un tampon, qu'on insère ensuite dans un petit récipient rempli d'eau. S'il la personne a consommé de la marijuana, une ligne rouge apparaît.

En attendant, les policiers ont trouvé différentes façons de détecter si une personne a consommé du cannabis. Par exemple, les yeux rouges, les pupilles dilatées et les paupières tombantes en sont des indicateurs.

Si la bataille contre la conduite sous l'influence de la drogue semble débuter au Québec, elle est commencée depuis longtemps à Los Angeles. Dès 1979, le Los Angeles Police Department (LAPD) a mis sur pied le Programme d'expert en reconnaissance de drogue. Selon deux policiers instructeurs du programme, celui-ci est plus que jamais nécessaire, notamment en raison de la puissance du cannabis, qui serait aujourd'hui supérieure à ce qu'elle était autrefois. Selon eux, la marijuana est le principal problème sur les routes après l'alcool.


Le cannabis en cause?

En juin 2002, 4 jeunes âgés de 16 à 18 ans ont perdu la vie dans un accident de voiture à Saint-Anselme, sur la rive sud du fleuve, près de Québec. Au début, la vitesse, la témérité et l'inexpérience du jeune conducteur, Jonathan Henry, ont été mis en cause. Mais le coroner est venu mettre en doute cette hypothèse.

 

 

«Sur les quatre, il y avait un chauffeur désigné qui n'avait pas consommé d'alcool, mais dans les heures qui ont précédé l'accident, les quatre jeunes avaient consommé du cannabis.»
- Pierre Brochu, coroner

 

Pour Marc-André Nadeau, ami des quatre victimes, les conclusions du coroner sont difficiles à endosser.

«Je crois que ça n'a aucun rapport, le pot et l'accident. Relier les deux ensemble, non, c'est contre mon gré, ça ne se peut pas, écrire ça. L'accident en tant que tel, je pense que ce serait plus une expérience de Jonathan.»
- Marc-André Nadeau

 

Dans la région de Saint-Anselme, un nombre effarant de jeunes se sont tués sur la route. À l'école secondaire, les élèves savent bien qu'il faut à tout prix éviter de boire et de conduire. Mais ils ne sont pas tous convaincus des dangers du pot au volant.

Le sénateur Pierre-Claude Nolin, défenseur de la légalisation de la marijuana au Canada, a déposé l'an dernier un rapport de 700 pages où il consacre tout un chapitre au pot au volant. Il a consulté plusieurs études américaines, australiennes et européennes: «Nous pouvons en conclure qu'un chauffeur qui n'a consommé qu'une faible quantité de cannabis est un chauffeur, et même si ses facultés sont affaiblies, ce chauffeur-là est conscient de son état, il est alors plus prudent. Ce serait mieux qu'il n'en consomme pas, mais il est beaucoup moins dangereux que le consommateur qui a pris juste la moitié de la quantité d'alcool nécessaire pour [devenir] un conducteur très dangereux.»

À la Société de l'assurance automobile du Québec, on fait un constat différent. La SAAQ a analysé les échantillons de sang et d'urine de 354 conducteurs décédés entre avril 1999 et décembre 2001: 20 % d'entre eux avaient consommé du cannabis, la substance la plus répandue après l'alcool. D'après la SAAQ, celui qui a fumé du pot court deux fois plus de risques d'être impliqué dans un accident mortel.

«Il est difficile de connaître scientifiquement les effets du cannabis en rapport avec la conduite automobile, mais on sait qu'il y a une diminution des réflexes, que la perception est altérée. Pour la conduite automobile, c'est extrêmement important. La somnolence aussi, à long terme, va s'installer plus facilement. Un conducteur peut facilement s'endormir au volant.»
- Pierre Brochu, coroner

 

Les effets du cannabis dépendent de plusieurs facteurs: la concentration de THC, la dose, la morphologie et le moment de la consommation. Ses effets durent quelques heures, mais ses traces demeurent dans l'organisme plusieurs semaines. C'est tellement compliqué tout ça que les policiers réclament la tolérance zéro plutôt qu'une limite semblable au 0,08. D'autres aimeraient mieux convaincre que punir.


«Avant de penser à légiférer, à criminaliser ou non la conduite automobile avec cannabis, je pense qu'il faut sensibiliser la population, surtout les jeunes, au fait que si on consomme du cannabis, ce n'est pas comme si on n'avait rien consommé. Qu'on devrait être prudent et s'abstenir de conduire.»
- Pierre Brochu, coroner

Le coroner Pierre Brochu attend de nouvelles études sur le pot au volant d'ici deux ans. Il faudra des tests beaucoup plus poussés que celui que Dominique, Alexandre et Jimmy ont passé pour en connaître exactement les dangers. Il n'en demeure pas moins que les jeunes de 16 à 24 ans sont trop souvent impliqués dans des accidents mortels. Vitesse, insouciance et sentiment d'immortalité sont souvent en cause. Ajoutez ces éléments au cannabis, et il y a bien des raisons de s'inquiéter et de vouloir poursuivre les recherches.



Journaliste: Esther Normand
Réalisateur: Peter Greenwood


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