Les Québécois sont de plus en
plus nombreux à fumer de la marijuana. Selon le Comité
permanent de lutte à la toxicomanie du Québec,
l'usage du cannabis dans la province a plus que doublé
en 10 ans, passant de 6,5 % en 1989 à 13,5 %
en 1998. De plus, 40 % des jeunes âgés
de 12 à 17 ans affirment avoir tenté l'expérience
au moins 1 fois.
Devant ces chiffres, il n'est pas étonnant
que de plus en plus de personnes se mettent au volant après
voir consommé du cannabis. Par contre, on ne peut
encore déterminer avec certitude les effets de la
drogue sur les facultés de conduite des consommateurs.
Trois cobayes
passent le test
Alexandre, Jimmy et Dominique, qui ont 17 et 18 ans,
avouent consommer régulièrement du cannabis
et n'avoir aucun problème à en fumer et
à se mettre au volant. Pour le prouver, ils ont
même accepté de se soumettre à un
test de conduite.
Pour
commencer, on détermine à jeun leur propre
limite au volant, c'est-à-dire la vitesse maximale
qu'ils réussissent à atteindre sans faire
d'erreur. Pour cela, on leur demande de rouler sur une
piste. Une lumière s'allume au dernier instant
pour tester leurs réflexes. Ils doivent la suivre,
à gauche ou à droite, en évitant
les cônes.
La limite d'Alexandre, qui n'a pas encore fumé,
est de 44 kilomètres à l'heure. Le deuxième
cobaye, Dominique, atteint 45 kilomètres à
l'heure. Enfin, Jimmy se rend à 55 kilomètres
à l'heure. Selon eux, aucun doute que le cannabis
ne leur fera pas perdre leurs moyens, car, disent-ils,
ils consomment beaucoup depuis plusieurs années.
Les jeunes fument deux joints, et ensuite, ils subissent
leur premier test. Alexandre atteint facilement sa limite,
Dominique aussi. Puis Jimmy passe haut la main.
Les
trois cobayes fument leur troisième joint. Dominique
boit aussi 2 bières en 10 minutes. Puis, ils se
soumettent au deuxième et dernier test.
Résultats: Alexandre a maintenu sa limite. Dominique,
le seul à avoir mêlé cannabis et alcool,
a commis des erreurs de vitesse et de précision.
Jimmy, par contre, a même dépassé
sa limite. Des résultats surprenants. Mais le test
n'a pas la prétention d'être scientifique,
car trop d'éléments n'ont pu être
contrôlés. Il est donc impossible de conclure,
à partir de ce test, que le pot au volant est inoffensif.
La bataille des
policiers
Le
sergent Pierre Angers, de la Sûreté du Québec,
cherche depuis 15 ans à chasser de la route les
chauffeurs intoxiqués par la drogue, tous les types
de drogues, pas seulement le cannabis. Il est convaincu
du danger de conduire après avoir consommé
du cannabis, contrairement à ce que prétendent
les trois jeunes. Il demande davantage de moyens pour
faire la chasse aux conducteurs sous l'influence de drogues.
«Que
ce soit la marijuana, la coke ou une drogue légale,
vendue en pharmacie, ça nous importe peu. Nous,
on veut enlever [le consommateur de la route], et on va
avoir les outils pour le faire, pour l'empêcher
de repartir avec son véhicule. On va lui dire:
"Regarde, ne refais plus ça, c'est dangereux.
Tu peux tuer du monde." L'alcool, la drogue, c'est
la même chose.»
- Sergent Pierre Angers,
Sûreté du Québec
Le sergent Angers et plusieurs autres réclament
des modifications au Code criminel qui leur permettraient
de contraindre un conducteur à subir un test de
sobriété, que ce soit en bordure de la route
ou au poste de police. De plus, il demande le droit d'exiger
un échantillon de sang, d'urine ou de salive.
Des
demandes que certains, dont le sénateur Pierre-Claude
Nolin, jugent non fondées: «Je pense que
les policiers ont déjà suffisamment d'outils
pour interpeller les chauffeurs qui leur paraissent dangereux.
Ceci dit, [...] les policiers réclament qu'on amende
le Code criminel parce que la prise de sang est le meilleur
moyen pour détecter si un chauffeur a récemment
consommé du cannabis ou une autre substance. Ça,
je le comprends. Je serais prêt à débattre
de cet argument-là.»
Pour
les épauler dans leur travail, les policiers attendent
avec impatience un outil fiable. Un appareil allemand,
le Drugwipe, est à l'étude au laboratoire
de la Sûreté du Québec. Comment fonctionne-t-il?
On recueille un échantillon de sueur ou de salive
à l'aide d'un tampon, qu'on insère ensuite
dans un petit récipient rempli d'eau. S'il la personne
a consommé de la marijuana, une ligne rouge apparaît.
En attendant, les policiers ont trouvé différentes
façons de détecter si une personne a consommé
du cannabis. Par exemple, les yeux rouges, les pupilles
dilatées et les paupières tombantes en sont
des indicateurs.
Si la bataille contre la conduite sous l'influence de
la drogue semble débuter au Québec, elle
est commencée depuis longtemps à Los Angeles.
Dès 1979, le Los Angeles Police Department (LAPD)
a mis sur pied le Programme d'expert en reconnaissance
de drogue. Selon deux policiers instructeurs du programme,
celui-ci est plus que jamais nécessaire, notamment
en raison de la puissance du cannabis, qui serait aujourd'hui
supérieure à ce qu'elle était autrefois.
Selon eux, la marijuana est le principal problème
sur les routes après l'alcool.
Le cannabis en
cause?
En
juin 2002, 4 jeunes âgés de 16 à 18
ans ont perdu la vie dans un accident de voiture à
Saint-Anselme, sur la rive sud du fleuve, près
de Québec. Au début, la vitesse, la témérité
et l'inexpérience du jeune conducteur, Jonathan
Henry, ont été mis en cause. Mais le coroner
est venu mettre en doute cette hypothèse.
«Sur
les quatre, il y avait un chauffeur désigné
qui n'avait pas consommé d'alcool, mais dans les
heures qui ont précédé l'accident,
les quatre jeunes avaient consommé du cannabis.»
- Pierre Brochu, coroner
Pour Marc-André Nadeau, ami des quatre victimes,
les conclusions du coroner sont difficiles à endosser.
«Je
crois que ça n'a aucun rapport, le pot et l'accident.
Relier les deux ensemble, non, c'est contre mon gré,
ça ne se peut pas, écrire ça. L'accident
en tant que tel, je pense que ce serait plus une expérience
de Jonathan.»
- Marc-André Nadeau
Dans la région de Saint-Anselme, un nombre effarant
de jeunes se sont tués sur la route. À l'école
secondaire, les élèves savent bien qu'il
faut à tout prix éviter de boire et de conduire.
Mais ils ne sont pas tous convaincus des dangers du pot
au volant.
Le sénateur Pierre-Claude Nolin, défenseur
de la légalisation de la marijuana au Canada, a
déposé l'an dernier un rapport de 700 pages
où il consacre tout un chapitre au pot au volant.
Il a consulté plusieurs études américaines,
australiennes et européennes: «Nous pouvons
en conclure qu'un chauffeur qui n'a consommé qu'une
faible quantité de cannabis est un chauffeur, et
même si ses facultés sont affaiblies, ce
chauffeur-là est conscient de son état,
il est alors plus prudent. Ce serait mieux qu'il n'en
consomme pas, mais il est beaucoup moins dangereux que
le consommateur qui a pris juste la moitié de la
quantité d'alcool nécessaire pour [devenir]
un conducteur très dangereux.»
À
la Société de l'assurance automobile du
Québec, on fait un constat différent. La
SAAQ a analysé les échantillons de sang
et d'urine de 354 conducteurs décédés
entre avril 1999 et décembre 2001: 20 % d'entre
eux avaient consommé du cannabis, la substance
la plus répandue après l'alcool. D'après
la SAAQ, celui qui a fumé du pot court deux fois
plus de risques d'être impliqué dans un accident
mortel.
«Il
est difficile de connaître scientifiquement les
effets du cannabis en rapport avec la conduite automobile,
mais on sait qu'il y a une diminution des réflexes,
que la perception est altérée. Pour la conduite
automobile, c'est extrêmement important. La somnolence
aussi, à long terme, va s'installer plus facilement.
Un conducteur peut facilement s'endormir au volant.»
- Pierre Brochu, coroner
Les
effets du cannabis dépendent de plusieurs facteurs:
la concentration de THC, la dose, la morphologie et le
moment de la consommation. Ses effets durent quelques
heures, mais ses traces demeurent dans l'organisme plusieurs
semaines. C'est tellement compliqué tout ça
que les policiers réclament la tolérance
zéro plutôt qu'une limite semblable au 0,08.
D'autres aimeraient mieux convaincre que punir.
«Avant de penser
à légiférer, à criminaliser
ou non la conduite automobile avec cannabis, je pense
qu'il faut sensibiliser la population, surtout les jeunes,
au fait que si on consomme du cannabis, ce n'est pas comme
si on n'avait rien consommé. Qu'on devrait être
prudent et s'abstenir de conduire.»
- Pierre Brochu, coroner
Le coroner Pierre Brochu attend de nouvelles études
sur le pot au volant d'ici deux ans. Il faudra des tests
beaucoup plus poussés que celui que Dominique,
Alexandre et Jimmy ont passé pour en connaître
exactement les dangers. Il n'en demeure pas moins que
les jeunes de 16 à 24 ans sont trop souvent impliqués
dans des accidents mortels. Vitesse, insouciance et sentiment
d'immortalité sont souvent en cause. Ajoutez ces
éléments au cannabis, et il y a bien des
raisons de s'inquiéter et de vouloir poursuivre
les recherches.