L'accumulation
des nitrates pose un sérieux problème
de santé aux poissons qui vivent dans le «Saint-Laurent
marin», au Biodôme de Montréal. Ces
nitrates proviennent de la nitrification des excréments
des animaux. Ils sont si solubles que les systèmes
de filtration sont incapables de les éliminer.
Le Biodôme a appelé à la rescousse
des microbiologistes de l'Institut Armand-Frappier et
des ingénieurs de l'École polytechnique.
Ces spécialistes veulent combattre les nitrates
à l'aide de bactéries.
Journaliste:
Claude D'Astous
Réalisatrice: Chantal Théorêt
On se croirait sur les rives du golfe
du Saint-Laurent. Les oiseaux, les invertébrés
marins et les poissons abondent. Pourtant, nous sommes
au Biodôme de Montréal, où on a
reconstitué, dans un bassin contenant 3 millions
de litres d'eau de mer, l'écosystème du
Saint-Laurent marin. Aujourd'hui, les habitants de cet
énorme aquarium sont en sécurité,
mais, il n'y a pas si longtemps, ils étaient
sur le point de s'empoisonner.
L'ennemi,
c'était et c'est toujours les nitrates. Un ennemi
silencieux, qui s'est introduit peu à peu dans
le milieu, caché dans les excréments des
animaux. Bien sûr, la plus grande partie des particules
indésirables est filtrée par d'énormes
cuves de sable cachées dans le ventre du Biodôme.
Ici, la totalité de l'eau du bassin est épurée
à toutes les 90 minutes. Il y a aussi les hommes-grenouilles.
Ils font le ménage et aspirent les déchets
qui se sont déposés sur les parois. Mais
les nitrates, parce qu'ils sont solubles dans l'eau,
échappent aux hommes-grenouilles et aux nombreux
filtres.
L'idéal aurait été
de changer l'eau. Mais c'est de l'eau salée,
et comme la mer est loin, il aurait fallu la reconstituer
à partir d'eau douce et de différents
sels. Pas une mince affaire! Sans compter que cette
coûteuse vidange posait un problème moral
aux gens du Biodôme. «Le fait de changer
l'eau signifiait tout simplement d'envoyer une pollution
au fleuve, de transférer une pollution ailleurs,
et ça, ce n'est pas dans la philosophie du Biodôme»,
soutient Serge Parent, un responsable du Biodôme.
En 1998, le Biodôme s'est équipé
d'un système de dénitrification. Dans
une cuve, appelée réacteur, les nitrates
étaient éliminés par des bactéries.
Celles-ci respiraient l'oxygène des molécules
de nitrates et libéraient les atomes d'azote
sous la forme d'un gaz inoffensif. Malheureusement,
ce système s'est avéré peu efficace.
Le niveau de nitrates était trop élevé
pour le système.
C'est
alors que sont entrées en scène deux équipes
de chercheurs de l'Institut Armand-Frappier et de l'École
polytechnique de Montréal. À la tête
des équipes de recherche appelées à
la rescousse, le spécialiste en biologie moléculaire,
Richard Villemure. Pour lui, l'eau du bassin était
déjà porteuse du remède. «Il
ne faut pas oublier que dans le bassin Saint-Laurent,
il y a des invertébrés, mais aussi une
flore microbienne importante qui apporte toutes sortes
de transformations de déchets.» Or,
dans le réacteur, ces précieuses bactéries
souffraient de carence en fer. Le Biodôme a alors
ajouté des minéraux, et cela a augmenté
leur performance.
Mais il fallait faire plus. Les employés
du Biodôme ont donc cherché à mieux
connaître ces bactéries mystérieuses
qui peuplent le réacteur. Ils en ont retrouvé
une quinzaine d'espèces. Ils y ont même
découvert une toute nouvelle bactérie:
une primeur mondiale à laquelle ils ont donné
le nom du Biodôme, Nitratireductor aquibiodomus.
Toutes ces bactéries vivent en étroite
interaction.
Autre surprise: les protozoaires. Sur
les billes qui abritent la microflore, 30 % de la biomasse
est constituée de protozoaires, des dévoreurs
de bactéries. Sont-ils utiles pour la dénitrification?
Pendant que les chercheurs de l'Institut Armand-Frappier
ont tenté de percer ce mystère de la microflore,
ceux de l'École polytechnique ont recherché
la bille idéale au développement des bactéries.
Au départ, la bille originale était une
petite éponge. «Le problème de
cette bille, c'est qu'elle était très
friable, explique Pierre Juteau. Cette éponge
pouvait facilement se défaire et pouvait facilement
passer à travers les grilles. On a alors adopté
cet anneau de plastique, qui n'est pas aussi friable.
Son désavantage est qu'il se bouche rapidement.»
En effet, la flore microbienne ne s'est pas contentée
de former une pellicule sur les parois, sa biomasse
a rempli tous les trous, diminuant ainsi sa surface
de contact avec l'eau et sa capacité de respirer
l'oxygène des nitrates. Autre problème,
le brassage. Les anneaux de plastique avaient tendance
à s'agglutiner dans le haut du réservoir
et perdaient de leur efficacité. Il fallait trouver
mieux.
On
s'est tourné vers des billes plus grosses, plus
ouvertes, plus difficiles à boucher. Le choix
ne manquait pas: des cylindres, des globes, des rondelles
On a testé ces billes pour vérifier leur
hydrodynamisme, leur capacité à bien circuler
dans un bassin rempli d'eau. Après ces tests,
deux billes se sont démarquées. Mais les
bactéries, elles? Laquelle des deux préféreront-elles
pour respirer les nitrates? Les tests sont en cours.
La bille gagnante devrait bientôt
virevolter dans le réacteur et faire le bonheur
des bactéries, qui élimineront encore
plus de nitrates. Poissons et invertébrés
ne s'en porteront que mieux. Une fois au point, cette
technologie pourra être exportée et vendue
à d'autres grands aquariums à travers
le monde.