Près
de la frontière qui sépare l'Italie et
la France, le bleu de la mer dissimule un phénomène
naturel étonnant : une source d'eau douce sous-marine.
Cette source est si puissante qu'à elle seule,
elle pourrait subvenir aux besoins quotidiens en eau
potable d'une municipalité de 20 000 personnes.
Mais comment en tirer profit? Comment recueillir sans
la contaminer toute cette eau qui se perd depuis des
millénaires dans les vagues de la Méditerranée?
C'est le tour de force qu'à réussi, l'été
dernier, une équipe de plongeurs français.
Pendant 10 jours, à 36 mètres
de profondeur, des plongeurs français ont assemblé
pièce par pièce la première fontaine
d'eau douce entièrement sous-marine. Un robinet
géant qui va ramener chaque jour en surface des
millions de litres d'eau potable. À la tête
du projet : Pierre Decker, un géologue, spécialiste
des travaux sous-marins et plongeur expérimenté.
« Pour certains chantiers sous-marins,
il m'arrivait de plonger et de voir de l'eau douce sortir
de la mer. Je trouvais dommage de ne pas capter cette
eau », explique-t-il. Pierre Decker a
d'abord utilisé différentes technologies
pour repérer des sources potentiellement intéressantes
: sonar, cartographie marine, caméras infrarouges...
Il
existe des dizaines de sources sous-marines autour du
bassin de la Méditerranée. Les plus profondes
se trouvent à 200 mètres sous le niveau
de la mer. Pour sa grande première, Pierre Decker
a choisi la source de La Mortola, à proximité
de la municipalité italienne de Ventimille. Dans
la région de Ventimille, comme dans toutes celles
où l'on retrouve des sources sous-marines, les
côtes sont constituées d'énormes
massifs de calcaire. Le calcaire est une roche qui se
fissure facilement. L'eau de pluie peut donc s'infiltrer
et s'accumuler en grande quantité dans les massifs.
Lorsque toutes les cavités sont pleines, la pression
augmente et l'eau surgit plus bas. Parfois sous le niveau
de la mer, comme c'est le cas à Ventimille. Comme
l'eau douce est moins dense que l'eau salée,
elle va ensuite remonter naturellement à la surface,
sans trop se mélanger.
Le système mis au
point par Nymphéa Water est relativement simple,
mais il doit être assemblé avec une grande
précision. La pièce principale, celle
qui va recouvrir la source, c'est la tulipe. Elle fait
10 mètres de hauteur. Durant les opérations,
les plongeurs sont assistés par un robot équipé
d'une caméra et d'un bras mécanisé
manuvré depuis la surface. La tulipe est
d'abord déposée au fond de la mer sur
une base d'acier fixée à des blocs de
béton. Il faut ancrer solidement l'équipement
afin qu'il résiste aux marées et aux tempêtes.
À plusieurs reprises, les plongeurs vont injecter
un colorant dans les pièces d'équipement
afin de vérifier s'il y a des fuites. Les sources
sous-marines sont naturellement contaminées par
de l'eau salée qui a réussi à s'infiltrer
dans le plancher océanique. Lors du captage,
il faut éviter à tout prix de créer
de nouvelles infiltrations, sinon la source deviendra
inutilisable. C'est la coupole, une demi-sphère
en plexiglas installée au bout de la tulipe,
qui protège le système contre l'eau salée.
En injectant de l'air dans la coupole, on maintient
une pression constante dans les tuyaux et on diminue
les risques d'infiltration. L'air permet également
de contrôler le débit naturel de la source,
qui a tendance à augmenter durant les périodes
de fortes pluies.
Les plongeurs posent ensuite
le tuyau qui raccorde la tulipe à la fontaine.
Le tuyau est plus long que nécessaire afin de
donner une marge de manuvre à la fontaine
lorsque les vagues vont la déplacer brusquement.
Finalement, tout est prêt. Après
les dernières vérifications, on ouvre
les vannes. Sous l'effet de la pression, l'eau jaillit
de la fontaine comme un geyser. Pierre Decker a réussi.
Son équipe vient de capturer la première
source d'eau douce sous-marine. Chaque seconde, la fontaine
rejette 100 litres d'eau potable. C'est énorme.
Et cette eau, filtrée par des kilomètres
de massif rocheux, est d'une qualité irréprochable.
On reliera bientôt la source à la municipalité
à l'aide d'un pipeline de surface. Elle sera
ensuite diluée dans l'aqueduc, puis utilisée
pour l'agriculture ou pour la consommation humaine.
Pierre Decker a également plusieurs projets de
captage en chantier. Entre autres sur les côtes
de l'Espagne, du Liban et de la Syrie, c'est-à-dire
partout où l'eau douce est avant tout un bien
de consommation aussi rare que précieux.