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Asthme et allergies : le prix de l'hygiène
Depuis
environ 30 ans, l'asthme, les allergies et les maladies
auto-immunes, comme le diabète juvénile,
la sclérose en plaques et l'arthrite, sont en
augmentation dans les pays riches. Une hypothèse
commence à se démarquer pour expliquer
ce phénomène : notre environnement immédiat
trop propre et trop aseptisé, nuirait au développement
du système immunitaire. Les conséquences?
Les cellules responsables de la lutte contre les infections
s'emballent sans raison. Elles s'attaquent à
des corps étrangers inoffensifs, comme le pollen
ou certains aliments ou encore au corps lui-même
dans le cas des maladies auto-immunes.
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Journaliste
: Isabelle Montpetit
Réalisatrice : Francine Charron |
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L'asthme et
la ferme
Le broncho-dilatateur, cette petite pompe des asthmatiques,
peut nous sembler un objet banal. Mais pour un asthmatique,
elle est un lien à la vie, une véritable
bouée de sauvetage. Le jet d'aérosol dilate
ses bronches et lui permet de mieux respirer. Philippe
souffre d'asthme depuis l'âge de six mois, une
maladie qui a marqué son enfance et son adolescence.
Il a connu plusieurs séjours prolongés
à l'hôpital et on lui a imposé des
restrictions de toutes sortes. Il lui a fallu éviter,
entre autres, les animaux et la poussière. En
plus, le moindre rhume sucitait de l'inquiétude.
Dans les pays riches, le nombre
de cas d'asthme a doublé depuis une trentaine
d'années. Au Canada, cette maladie frappe maintenant
un enfant sur huit. Chaque année, 500 personnes
en meurent. Et pourtant, les traitements sont de plus
en plus efficaces. Qu'est-ce qui explique donc cette
augmentation fulgurante? L'asthme a des bases génétiques,
mais on y associe aussi des facteurs comme le tabagisme
ou la pollution de l'air, intérieure et extérieure.
Par ailleurs, depuis quelques années, les indices
pointent vers une nouvelle piste. Notre environnement
immédiat serait trop propre et trop aseptisé.
Cette nouvelle hypothèse mer en cause l'excès
d'hygiène.
À la ferme Pion de Saint-Hilaire,
près de Montréal, Sabrina, 15 mois, et
ses deux grandes surs, jouent dans l'étable.
Elles ont l'habitude de cotoyer microbes, poussière
et poils d'animaux, un milieu que bien des asthmatiques
doivent fuir. Ces fillettes sont-elles à risque
en ce qui a trait à l'asthme? 
" On a découvert que les
enfants élevés sur une ferme ont moins
d'asthme et beaucoup moins d'allergies ", a
noté Dr Pierre Ernst, épidémiologiste
à l'Université McGill.
Au cours des années 90, le Dr Pierre Ernst a
entrepris une vaste étude auprès de 1200
adolescents vivant dans des régions rurales.
La moitié d'entre eux habitait à la ferme,
les autres habitaient dans des villages. "Il
semble qu'être élevé sur une ferme
et exposé à toutes sortes de choses, protège
contre le développement de l'allergie et donc
contre le développement de l'asthme, parce que
l'allergie est le facteur de risque majeur pour l'asthme
", précise l'épidémiologiste.
L'hygiène
et les allergies
Les indices ne viennent pas uniquement du Québec.
Ailleurs dans le monde, d'autres études épidémiologiques
suggèrent que l'exposition à certains
microbes protège contre l'asthme et les allergies.
- En 1989, une première étude
émet l'hypothèse de l'excès d'hygiène.
Au Royaume-Uni, il y a moins d'asthme et d'allergies
chez les enfants qui ont des frères ou des surs
aînés. On soupçonne l' des microbes
rapportés à la maison par les frères
et surs.
- En 2002, en Suisse, en Allemagne et en Autriche, on
a analysé la poussière des lits de jeunes
enfants qui vivent à la campagne. Constat : l'abondance
de certaines bactéries coïncide avec un
moins grand nombre de cas d'asthme chez les enfants.
- En 2003, à Détroit, aux États-Unis,
on a remarqué que les bébés qui
ont reçu des antibiotiques avant l'âge
de six mois, sont deux fois plus susceptibles de souffrir
d'asthme que les autres.
" Il y a un lien entre le fait
de vivre dans un milieu trop propre, de ne pas avoir
d'infections en bas âge en raison d'une trop grande
prise d'antibiotiques, et le développement des
allergies. Ça, c'est clair! ", explique
le Dr Ernst. 
Ce qui n'est pas clair, c'est le mécanisme
par lequel un environnement trop propre peut conduire
aux allergies. Mais certaines pistes se dessinent. Les
allergies résultent d'un dérèglement
du système immunitaire. L'organisme se défend
contre des corps étrangers sans réel danger
: le pollen ou la poussière, par exemple. Ce
problème semble lié à un déséquilibre
de la flore intestinale.
Tout se passe pendant les premiers
mois de la vie. Dans le ventre de sa mère, le
corps du bébé est stérile, sans
aucun microbe. Dès sa naissance, il entre en
contact avec les microbes du milieu ambiant, de la nourriture
et de la peau de sa mère. Ces microbes colonisent
son tube digestif et s'installent dans son intestin.
C'est ce qui constitue la flore intestinale : des centaines
de milliards de bactéries, des bonnes et des
mauvaises, qui vivent en équilibre. En présence
de ces microbes, le système immunitaire apprend
à distinguer ce qui est dangereux de ce qui ne
l'est pas. Lorsqu'on empêche la colonisation de
l'intestin, le système immunitaire reste atrophié.
Il devient alors impossible de se défendre contre
les infections et on devient vulnérable aux allergies.
Les maladies
auto-immunes
Une expérience étonnante l'a démontré.
Des chercheurs ont choisi six souris, toutes génétiquement
identiques, toutes prédisposées au diabète.
Trois d'entre elles ont été placées
dans une cage aseptisée où l'air était
filtré, l'eau et la nourriture stérilisées.
Les trois autres souris ont été mises
dans une cage ordinaire, sans soins particuliers. Tous
les mois, des chercheurs ont testé l'urine de
chacune de ces souris afin connaître leur état
de santé. En bout de course, dans la deuxième
cage, la cage ordinaire et sale, toutes les souris ont
affiché un résultat normal dénotant
une bonne santé alors que dans la cage aseptisée,
deux souris sur trois ont développé le
diabète. Cette expérience a été
reprise et chaque fois, les chercheurs ont obtenu les
mêmes résultats.
Quel est l'effet de la cage sale? Comment
les bactéries qui colonisent le tube digestif
des souris éduqueront-elles le système
immunitaire?
Ce sont les questions auxquelles
se sont consacrés Marika Sarfati et Guy Delespesse,
un couple de médecins-chercheurs. Dre Sarfati
est spécialiste du système immunitaire
et Dr Delespesse, quant à lui, est spécialiste
des allergies. Tous deux s'intéressent particulièrement
à une cellule très rare, la cellule dendritique,
la sentinelle du système immunitaire. Sa fonction
: patrouiller sans relêche la peau et les muqueuses,
y compris celles de l'intestin. " On l'appelle
"la professionnelle" parce qu'elle est capable
d'aller chercher un paquet d'informations à l'extérieur
du corps et de ramener ces informations au niveau de
l'organe lymphoïque, là où se trouve
le lymphocyte T. Elle est capable d'aller éduquer
le lymphocyte T et de lui dire ce qu'elle a reconnu
comme type d'antigène et sous quelle forme elle
l'a reconnu. Elle lui dit en fait s'il y a un danger,
ou non, s'il faut réagir ou non ", explique
Dre Marika Sarfati, immunologiste au CHUM.
Une cellule dendritique avale
un grain de pollen, par exemple, un corps qui lui est
étranger. La cellule transmet alors aux lymphocytes
T le message suivant : " Voici un corps étranger,
un grain de pollen, mais il n'est pas dangereux. Pas
de panique, vous pouvez arrêter la réponse
immunitaire! ". Si le corps étranger
avait été un virus ou une bactérie
dangereuse, la cellule dendritique aurait ordonné
aux lymphocytes T de recruter une armée de cellules
pour vaincre cet ennemi. Par contre, il arrive que le
message passe mal sans que l'on sache pour quelles raisons.
Les lymphocytes T sortent alors l'artillerie lourde
sans que cela soit nécessaire. Résultat
: allergies, asthme ou maladies auto-immunes apparaissent.
Rééduquer
le système immunitaire
Comment se fait le lien entre les bactéries de
l'intestin, la cellule dendritique et la suppression
d'une réaction à des allergènes?
Les scientifiques n'ont pas encore de certitude, mais
les hypothèses qu'ils avancent permettent d'imaginer
des moyens d'empêcher le développement
d'allergies et de maladies auto-immunes.
" Il faut essayer de comprendre
où se trouve le déséquilibre et
s'il y a un moyen de le corriger sans pour autant acheter
des cochons et installer une ferme dans sa cuisine!
Les études actuelles cherchent à analyser
la flore intestinale et à déterminer quelles
sont les espèces dans la flore intestinale qui
ont un effet protecteur. On pourrait alors rééduquer
notre système immunitaire ", précise
Dr Guy Delespesse, allergologue au CHUM.
Des
chercheurs finlandais ont ont tenté d'éduquer
le système immunitaire. Ils ont administré
des bactéries à des nouveau-nés
que l'hérédité prédisposait
aux allergies. Ils ont choisi des bactéries intestinales
purifiées, des probiotiques, c'est-à-dire
de bonnes bactéries qui ne provoquent pas d'infections.
Ils ont alors découvert que la fréquence
d'eczéma atopique, la forme la plus fréquente
d'allergie chez le jeune enfant, était divisée
par deux chez les nouveau-nés qui avaient été
soumis à ce traitement. Non seulement, la fréquence
diminuait, mais la sévérité de
l'affection était réduite également.
Bien des questions scientifiques
demeurent sans réponse. L'hypothèse de
l'excès d'hygiène n'est encore qu'une
hypothèse. On est bien loin de prescrire des
bactéries aux nouveau-nés, mais cette
hypothèse remet en cause le mode de vie des sociétés
développées.
Que faire?
Depuis 100 ans, l'hygiène, en réduisant
le nombre d'infections, a fait dégringoler le
taux de mortalité infantile. Aujourd'hui, à
la lumière de ces nouvelles connaissances, que
devrait-on faire lorsqu'on est le parent d'un bébé
?
" Il y a un juste milieu à
avoir. Le niveau d'hygiène, il faut le garder,
mais dans des limites raisonnables. Aller aseptiser
sans arrêt tous les endroits par où passe
le nourrisson, non! Aller éliminer tous les animaux
domestiques, ou empêcher son enfant d'aller à
la ferme et de piétiner dans la boue, non! ",
lance simplement Dre Marika Sarfati.
Le Dr Guy Delespesse n'est pas d'accord.
" Moi je dirais, continuez à bien nettoyer
votre maison, continuez à faire vacciner vos
enfants, à les présenter au médecin
quand il le faut, stérilisez tout ce qu'il faut
comme vous avez toujours fait. Je crois qu'il n'y a
pas grand-chose à changer. Je crois que c'est
au niveau de la recherche scientifique que les progrès
doivent être faits. "
Toutes ces connaissances arrivent
un peu tard pour Philippe, asthmatique depuis l'âge
de six mois. Il est maintenant âgé de 23
ans et n'a pas fait de crise depuis cinq ans. Mais le
spectre de l'asthme plane toujours. Un jour, par contre,
les bébés à risque pourraient recevoir
des bactéries pour éviter l'asthme, un
traitement qui aurait peut-être transformé
la vie de Philippe.
Pour en savoir plus :
Le
test de 30 secondes sur l'asthme
Site L'Asthme au Canada
Asthme
Site sur l'asthme, Association pulmonaire canadienne
Bilan
d'une maladie auto-immune
Document sur les maladies auto-immunes
Comment
les cellules dendritiques "préparent"
les antigènes?
Texte vulgarisé portant sur le rôle de
la cellule dendritique
Asthme
bronchique : l'importance de la famille et de l'environnement
Document scientifique en français sur les causes
possibles de l'asthme (version PDF)
Rapport
du groupe de travail " Alimentation infantile et
modification de la flore intestinale "
Document produit par l'Agence française de sécurité
sanitaire des aliments (version PDF)
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