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Le 8 octobre 2000 La psychologie de la cabine de pilotage
Or, les prévisions de trafic aérien sont à la hausse. Avec deux fois plus de gros porteurs dans les airs d'ici 20 ans, ce taux d'accident devient inacceptable. Or, la majorité des écrasements ne sont pas causés par des défaillances mécaniques, mais par une suite d'erreurs humaines. La conclusion, c'est qu'il faut analyser ce que font ou ne font pas les pilotes en vol d'où l'intérêt, par exemple, des boîtes noires qui enregistrent leurs conversations. Mais il faut surtout mieux les former, pour éviter les conséquences dramatiques des erreurs humaines.
Pour des pilotes expérimentés comme le commandant Jean-Pierre Masse, et le copilote Gilles Traversy, la sécurité, c'est la vie. Leur vie et celle du demi million de passagers qu'à eux seuls, ils ont conduit à destination. Impossible de faire ce métier sans être rigoureusement formé, et sans être évalué régulièrement. Programmer la route de leur Boeing 767, prendre connaissance de la météo : les pilotes le font des centaines de fois. Mais à chaque fois, c'est différent. Ils sont totalement concentrés sur la conduite du vol. Ils se préparent mentalement, ils anticipent.
Pour éviter les erreurs humaines, les compagnies aériennes s'appuient sur des procédures standardisées. Grâce à elles, n'importe quel pilote peut travailler avec n'importe quel copilote, les façons de faire sont les mêmes. Mais l'outil le plus utilisé pour chasser les erreurs, c'est ce qu'on appelle, dans le jargon, le CRM, selon les initiales en anglais. Traduction française : la gestion des ressources du poste de pilotage. Ce sont des sessions de formation, une fois par an, au cours desquelles on analyse les suites d'erreurs humaines ayant mené à des accidents graves. Premier effet du CRM : on a redéfini la relation pilote-copilote, héritée de la tradition militaire très stricte. On a assoupli les choses. « La hiérarchie existe effectivement dans la cabine de pilotage, comme dans le reste de la société. Mais il faut toujours doser du bon sens, précise M. Masse. Dans le sens où le commandant n'a pas la garde de seulement les bonnes idées. Alors, si ses idées ont à être discutées - ou même quand je dis contestées, le terme est peut-être un peu fort - mais certainement qu'elles sont ouvertes à être discutées avant d'être appliquées. Alors, c'est pas une autocratie dans la cabine de pilotage. C'est bien le dernier endroit où on voudrait avoir quelqu'un qui est autocrate, ou bien dictateur, si vous voulez… »
Les compagnies aériennes n'aiment pas parler de ces accidents, et les pilotes, encore moins. Lorsqu'ils acceptent de parler de sécurité, ils soulignent l'importance de principes qui relèvent du simple bon sens. « La personne qui est responsable de piloter l'avion ne doit se concentrer que là-dessus, nous dit Jean-Pierre Masse. C'est un aspect primordial et ça se fait dans l'industrie couramment, constamment. La première chose qu'on fait si notre attention est pour être détournée du pilotage de l'appareil, par exemple parce que quelqu'un va nous rendre visite dans le cockpit, un agent de bord qui a besoin d'un renseignement, si je dois participer à cette conversation-là, la première chose que je vais faire, c'est dire à mon collègue : vous avez les commandes, vous avez les appareils radio. Et puis là, je peux me libérer pour faire ça. » En somme, selon les pilotes, il suffit d'appliquer le simple bon sens. Pourtant, la recherche scientifique des 20 dernières années apporte des conclusions qui vont bien au-delà du simple bon sens.
« L'éveil situationnel se manifeste différemment selon les personnes, et cela, indépendamment de leur formation préalable ou de leur milieu d'origine, nous explique le professeur Roscoe. » Tout cela signifie que l'on peut déterminer à l'avance qui possède cette habileté et qui ne la possède pas. On peut dépister l'éveil situationnel, on peut savoir a priori qui n'a pas sa place dans une cabine de pilotage. Une donnée nouvelle et révolutionnaire. Pour dépister l'éveil situationnel, une jeune entreprise québécoise a mis au point un logiciel qui ne paye pas de mine, mais qui est très intéressant, le Wombat. En travaillant par équipe de deux, il s'agit d'accomplir diverses taches mentales, qui n'ont a priori rien à voir avec le pilotage. Par exemple, comparer des blocs en trois dimensions, ou bien compléter des séries de chiffres. En même temps, il faut s'assurer du traçage semi-automatique de cibles sur un écran.
L'armée américaine utilise le Wombat, ainsi qu'une trentaine de compagnies aériennes dans le monde, et quelques écoles de formation. Mais dans presque tous les cas, c'est pour entraîner les pilotes, pas pour les sélectionner au départ. Dommage, car cela permettrait de dépister très tôt des pilotes qui n'ont pas assez d'éveil situationnel. On éviterait ainsi les candidats à l'erreur fatale. « Si on avait fixé des normes de sélection plus strictes, et si on donnait un meilleur entraînement à ceux des sièges dans la cabine de pilotage, il y aurait des améliorations sur le plan de la sécurité, ajoute le professeur Roscoe. Tout cela est à portée de la main, il s'agit simplement d'en tirer profit! » Des sessions de CRM jusqu'au logiciel Wombat, en passant par l'entraînement sur simulatuer moderne, le milieu de l'aviation commerciale semble prendre au sérieux les facteurs humains dans la sécurité aérienne. Mais comme le souligne un pionnier tel que Stanley Roscoe, il y encore du pain sur la planche. Une fois de plus, malgré leur potentiel, les sciences humaines comme la psychologie sont les parents pauvres de la rencontre entre la science et l'art du pilotage.
Dans ce contexte, que vont devenir les règles de sécurité, au plan mondial, et les sessions de formation pour les pilotes? Va-t-on avoir tendance à baisser les exigences, ou bien réussira-t-on à maintenir les ressources et la vigilance sur la sécurité aérienne? Ce sera certainement une question à surveiller dans les années à venir. Journaliste : Jean-Pierre
Rogel
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