Le 17 décembre 2000

L'empreinte balistique

Ce reportage a été rediffusé en octobre 2002  

Dans la ville, tout peut arriver lorsqu'il fait nuit. Dans un coin sombre, un coup de feu… qui a tiré? Après avoir retiré le corps de la victime, l'enquêteur revient à sa base avec une simple douille. À l'autopsie, on récupère la balle dans le corps de la victime. C'est avec cette balle, et la douille, que l'enquête du spécialiste en balistique va commencer.

Sa mission : trouver précisément de quelle arme, à l'exclusion de toutes les autres, provient le projectile. Mission impossible? Pas du tout! Chaque arme possède une signature unique, qui l'identifie de manière aussi précise qu'une empreinte digitale. On parle d'empreinte balistique.

Lorsque le tireur appuie sur la détente, le marteau frappe le percuteur, qui imprime une marque à la base de la douille. En passant dans le canon, la balle frotte contre des lignes de métal en relief sur la paroi. Ces lignes sont conçues pour imprimer un mouvement de rotation à la balle, ce qui en augmente la portée. Mais ces lignes laissent des rainures sur la balle. À l'éjection de la douille, l'éjecteur laisse une autre marque caractéristique. Ce sont ces marques - les rainures sur la balle, les traces du percuteur et de l'éjecteur sur la douille - que recherche l'expert en balistique. Chaque arme laisse une combinaison de marques unique, qui l'identifie parfaitement. C'est un peu sa signature.

Au Canada, par rapport aux États-Unis, on est relativement à l'abri des crimes par armes à feu. Avec plus de 32 000 meurtres par balles chaque année, les Américains ont de quoi occuper des bataillons entiers d'experts en balistique. Le Canada, avec 20 fois moins de cas semblables, possède, disons, une petite brigade. En tout, ils sont une quarantaine d'experts-légistes en balistique, habilités à témoigner en cour. Jean-Paul Menard, du Laboratoire scientifico-légal de l'Ontario, est l'un deux.

«Quand on compare une arme à feu avec un projectile retrouvé, la première chose qu'on regarde, c'est le calibre. Est-ce que le calibre correspond à l'arme? Puis on regarde les lignes en relief, et les rayures du canon. Si elles correspondent aux marques sur la balle, on peut en déduire que c'est le même type d'arme qui a été utilisé. Alors, on va plus loin dans l'examen des marques microscopiques. Ces marques sont laissées par les outils du fabricant, sans qu'il les ait planifiées. On essaie de voir si elles sont identiques à celles des balles provenant de l'arme testée.»

Le test de l'arme récupérée sur les lieux du crime, ou saisie chez un suspect, est un élément crucial de l'enquête. L'expert tire dans un réservoir rempli d'eau et récupère les balles. À l'aide d'un microscope spécialement adapté, il s'agit alors de comparer ces projectiles avec ceux trouvés sur les lieux du crime. Si les images se superposent parfaitement au microscope, l'expert tient l'arme du crime, il en a la preuve. Un travail minutieux, mais du cas par cas. On compare toujours une balle à une autre, et ainsi de suite.

Mais aujourd'hui, il y a mieux. Notre enquêteur dispose d'un atout dans sa manche pour résoudre le mystère de la balle retrouvée dans la flaque d'eau. L'ingénieur Robert Walsh, président de Forensic Technology à Montréal, est l'homme qui a mis au point un atout moderne. C'est un système automatisé d'identification balistique, appelé IBIS, de ses initiales en anglais.

«Avec un système manuel, l'expert passe tout son temps au microscope de comparaison, à essayer de trouver des similitudes, des appariements entre des milliers de pièces possibles. Notre système, en quelque sorte, permet de sortir l'épingle de la botte de foin. Il identifie les empreintes balistiques les plus semblables entre elles, ce qui lui laisse plus de temps pour enquêter, et témoigner en cour», explique Robert Walsh.

IBIS est entièrement automatisé. Dans un premier temps, le système photographie les marques caractéristiques de la balle sous toutes leurs facettes, et sous un éclairage constant. Dans un second temps, l'ordinateur compare les données numériques enregistrées avec toutes les empreintes balistiques qu'il a en mémoire. En quelques secondes, il affiche une liste de correspondances possibles. Il ne reste à l'expert qu'à vérifier au microscope s'il a un appariement parfait.

En quelques années, grâce à ses résultats fabuleux IBIS a conquis les forces de police dans 21 pays. Mais pas au Canada, on peut se demander pourquoi. Selon Robert Walsh, c'est parce qu'il n'y pas ici assez de crime à l'arme à feu pour rendre un tel système vraiment efficace. «C'est une bonne nouvelle, pour vous et moi! Mais à terme, cependant, je crois que nous arriverons à placer 5 ou 6 unités au Canada.»

Aux États-Unis, par contre, les stations IBIS se vendent comme des petits pains chauds. Reliées en réseaux régionaux, elles dévoilent tout leur potentiel. Ainsi, récemment, plusieurs corps de police ont pu résoudre des dossiers qu'ils avaient classés, faute de preuves balistiques. Grâce à IBIS, on a pu montrer que les mêmes armes avaient servi dans des États différents.

Les applications d'IBIS sont parfois étonnantes. Le Tribunal international de La Haye, par exemple, s'est demandé si plusieurs massacres contre des civils musulmans, perpétrés en 1991 en Croatie, étaient le fait d'un même groupes d'assassins, ou de plusieurs groupes. Sur les lieux des massacres, on avait récupéré quelque 3000 douilles de AK 47. Seul un système comme IBIS pouvait en faire l'analyse comparative en un temps raisonnable. C'est ce qu'il a fait. La réponse a été concluante, il s'agissait bien une même bande : 16 fusils, 16 tueurs.

Un tel système n'est pas une panacée. Il permet de gagner du temps, mais le temps, ce n'est pas tout. «Ces outils sont utiles. Mais une machine ne peut pas témoigner en cour, et elle n'examine pas des objets. C'est un homme qui le fait, et l'outil ne le remplace pas», précise l'expert Jean-Paul Menard. Devant sa machine sophistiquée, l'expert en balistique a résolu l'énigme. Il connaît l'arme du crime, ce qui permettra éventuellement de remonter au meurtrier. Mais en cour, c'est sa conviction qui comptera. Son jugement professionnel, et rien d'autre.

Journaliste : Jean-Pierre Rogel
Réalisatrice : Hélène Naud
Adaptation pour Internet : Caroline Paulhus

Hyperliens pertinents :

Forensic Technology
Site officiel du projet IBIS

La Société canadienne des sciences judiciaires

Le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec

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