.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 2 avril 2004

ROMÉO DALLAIRE ET LES DÉMONS DU PASSÉ

Il y a dix ans, en avril 1994, Roméo Dallaire dirigeait les Casques bleus de l'ONU au Rwanda. Pendant une centaine de jours, 800 000 Rwandais de la minorité tutsi et des éléments modérés de la majorité hutu ont été massacrés au cours d'une opération orchestrée par les échelons les plus élevés du gouvernement. Le général Dallaire avait toujours dit que sa mission ne serait jamais terminée, tant qu'il n'aurait pas témoigné contre ceux qui ont dirigé ce génocide.
Une équipe de Zone Libre l'a accompagné lors de son passage devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda et sa confrontation avec les démons du passé.

Journaliste : Raymond Saint-Pierre
Réalisatrice : 
Johanne Bonneau

En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.


Roméo Dallaire à Arusha

Romeo Dallaire a rêvé pendant près de 10 ans de ce jour où il viendrait témoigner contre ceux qu'il considère comme les premiers responsables du génocide rwandais : « En 2000, quand j'ai été licencié médicalement des Forces armées, je ne considérais pas que ma mission était terminée. J'ai perçu que ma mission se terminerait quand le Tribunal aurait fini. Parce que la justice est un absolu. »

Théoneste Bagosora à Arusha.

Romeo Dallaire a été d'abord et avant tout invité à témoigner contre le colonel Théoneste Bagosora, accusé d'avoir dirigé le génocide. Romeo Dallaire passera sept longues journées à répéter que Bagosora était bel et bien à la tête du pays, qu'il dirigeait les massacres. L'exercice n'est pas sans risques et sans embûches pour le général canadien à la retraite. Les questions des avocats viendront réveiller des souvenirs très douloureux.

À Arusha, dans tous ses déplacements, Roméo Dallaire était entouré de gardes du corps canadiens. Bien des gens ont intérêt à l'empêcher de parler. Il était impossible de l'approcher. Il a quand même accordé à Zone libre la seule entrevue télévisée qu'il allait donner pendant son séjour à Arusha. M. Dallaire : « Je me suis senti de retour chez nous. J'ai toujours gardé une intimité dans mon âme avec l'Afrique. Parce qu'il y a tellement de gens d'une grande innocence qui ne cherchent qu'à être capables de vivre en être humain respecté, avec une certaine dignité. »

Quand Romeo Dallaire arrive au Rwanda en 1993 pour diriger la MINUAR - la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda -, le pays est au bord de la guerre civile. Malgré un accord de paix, la tension monte entre le gouvernement rwandais, à majorité hutu, et la rébellion du FPR, le Front patriotique rwandais, à majorité tutsi. En avril 1994, l'avion du président rwandais Juvenal Habyarimana est abattu. Les extrémistes hutus déclenchent alors le massacre des Tutsis. Le général Dallaire voit ses Casques bleus pris entre deux feux. Il n'a pas assez d'hommes et pas assez d'armes pour faire cesser les affrontements. En 100 jours, au moins 800 000 Tutsis et des Hutus modérés seront massacrés.

Les lenteurs du Tribunal pénal international pour le Rwanda

Lars Waldorf a été envoyé comme observateur au Rwanda et à Arusha par des organismes de défense des droits de la personne. Il est maintenant analyste indépendant : « Le grand échec du Tribunal, c'est son extrême lenteur. Et il y a des répercussions pour la défense et la poursuite, parce que les témoins oublient, meurent ou ne sont pas disponibles. Résultat : ni la poursuite ni la défense ne peuvent présenter leur cause comme elles auraient pu le faire il y a plusieurs années. »

Roméo Dallaire en sait quelque chose. Dix ans après le génocide, la mémoire lui fait défaut par moment. Le général se demande pourquoi il lui a fallu attendre 10 ans avant de témoigner. Il croit qu'on n'a pas donné dans le passé autant d'importance au Tribunal pénal international pour le Rwanda qu'à celui pour l'ex-Yougoslavie.

Hassan Bubacar Jallow, procureur.

Arusha est une petite ville du nord de la Tanzanie, pays voisin du Rwanda. Il est donc plus facile de faire venir des témoins du génocide, mais plusieurs se plaignent du fait que ce tribunal se retrouve au beau milieu de nulle part. Au début, il n'y avait qu'un seul procureur pour les deux tribunaux - celui pour l'ex-Yougoslavie et celui pour le Rwanda. En septembre 2003, pour accélérer les procédures, le Conseil de sécurité de l'ONU nommait comme procureur le juriste africain Hassan Bubacar Jallow pour s'occuper exclusivement du Tribunal pour le Rwanda. Il fallait agir vite. Des dizaines d'accusés étaient détenus depuis plusieurs années. Hassan Bubacar Jallow espère compléter cette année les procès de toutes les personnes arrêtées avant 2000.

Encore une fois, l'ONU se retrouve coincée dans le dossier rwandais. Elle a été lente à agir, dans le cas de ces accusés, mais elle doit quand même les contraindre à répondre aux accusations qui pèsent contre eux. Hassan Bubacar Jallow : « L'ironie, c'est que ce tribunal, qui relève de l'ONU, est obligé de détenir les accusés pendant aussi longtemps. D'un autre côté, les crimes pour lesquels ils sont inculpés sont terribles. On ne peut pas les laisser partir. C'est une situation très difficile. »

Des moments éprouvants pour Roméo Dallaire

Romeo Dallaire devait travailler souvent jusque tard dans la nuit pour se préparer psychologiquement à relater des moments difficiles, comme lorsque la radio extrémiste hutu a mis son corps à prix. Le témoignage du général : « La RTLM a commencé à dire qu'un de mes doigts valait tant. On a ensuite fixé un prix pour mon bras, ma tête, etc. » La RTLM, la Radio-Télévision libre des Mille Collines, était un de ces médias qui appelaient à l'élimination des Tutsis et des Hutus modérés. Deux des fondateurs de cette radio ont été condamnés pour leur participation au génocide.

Le témoignage de Roméo Dallaire.

Roméo Dallaire a aussi dû décrire des scènes très dures, ce qu'il a trouvé par moments « exceptionnellement difficile ». Un extrait de son témoignage au Tribunal : « Des jeunes femmes étaient couchées, la robe relevée sur la tête, les jambes écartées et repliées. Des objets étaient enfoncés dans leur vagin. Leurs seins étaient coupés. » Le général Dallaire, en entrevue avec Zone libre « Des événements de cette nature sont tellement forts qu'ils restent imprégnés pour la vie. Donc, quand je parlais de ces points, c'était comme si j'étais sur le terrain. »

Le mandat du Tribunal

Événement rare dans l'histoire du Tribunal, pendant que Romeo Dallaire témoignait dans le procès des militaires, un accusé dans un autre procès était convoqué pour connaître le verdict de la cour. Jean de Dieu Kamuanda, ministre de l'Éducation supérieure pendant le génocide, a été reconnu coupable et condamné à l'emprisonnement à vie, alors que plusieurs observateurs croyaient qu'il serait acquitté. Il n'y a eu que trois acquittements dans l'histoire du Tribunal.

Le cas Kamuhanda est venu ajouter au mécontentement des avocats de la défense. Me Raphael Constant défend Théoneste Bagosora. Il croit que son client est condamné d'avance : « Bagosora m'a donné un mandat très simple : essayer d'établir le maximum des faits démontrant qu'il n'est pas le monstre dont on a parlé. Mais il ne se fait pas d'illusions sur le résultat; non pas parce que sur le plan juridique il est coupable, mais parce que sur le plan politique, ça a déjà été dit. […] Il est évident que si Bagosora n'est pas condamné, on ferme le Tribunal le lendemain, sinon on ne comprendrait pas pourquoi on l'a créé. »

Me Constant, avocat de la défense.

En 1994, pendant que les extrémistes hutus commettaient ces massacres, les troupes du Front patriotique rwandais, d'ethnie tutsie, avançaient dans le pays. Ces combattants auraient aussi commis des crimes de guerre. Pourtant, leurs dirigeants n'ont jamais été poursuivis. Me Constant : « À la différence de celui de la Yougoslavie où il y a des poursuites contre tout le monde, il y a ici un sentiment d'injustice puisqu'on ne poursuit qu'une partie de ceux qui ont commis des crimes en 1994. Jusqu'à présent il n'y a aucune poursuite contre les éléments du FPR. »

Le mandat du Tribunal et du procureur inclut bel et bien tous les crimes commis au Rwanda. Le chef du FPR, Paul Kagame, est maintenant président du Rwanda. Si le procureur veut avoir accès aux témoins du génocide, il doit ménager les autorités en place. Le procureur, Hassan Bubacar Jallow : « L'aide du Rwanda est cruciale pour nous. C'est là que les crimes ont été commis. Les preuves substantielles sont là, de nombreux témoins viennent de là. Et le Rwanda a intérêt à ce que le Tribunal remplisse son mandat. »

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda cessera d'exister en 2008. C'est ce qu'avait décrété l'ONU au moment de sa création. Mais il reste bien des procès à compléter, des dizaines d'accusés à faire comparaître. Pour gagner du temps, on voudrait exporter des procès dans d'autres pays. On envisage même de transférer certaines causes au Rwanda. Lars Waldorf, observateur des droits de la personne : « C'est un aveu d'échec lamentable. Après toutes ces années et des centaines de millions de dollars dépensés. L'idée qu'on renvoie accusés et témoins à un système judiciaire déjà débordé comme celui du Rwanda, qui ne pourra assurer leur protection, c'est une honte! »

Un témoin précieux pour la poursuite

Me Constant, avocat de la défense, reconnaît que c'était important que Romeo Dallaire témoigne : « C'est quand même un des témoins non rwandais qui était au Rwanda, et qui avait une vision globale de ce qui s'est passé au Rwanda. Je pense qu'il était très utile qu'il vienne. » La défense s'est toutefois appliquée à systématiquement remettre en question la compétence de Romeo Dallaire, sa capacité de diriger la force de paix.

Lars Waldorf

Romeo Dallaire aura été précieux pour la poursuite, parce qu'il a pu témoigner du fait que Théoneste Bagosora et ses trois co-accusés avaient pris le contrôle du pays au moment du génocide. L'observateur Lars Waldorf : « C'est un témoin important, symboliquement. Mais ce n'est pas un témoin clé. Le Tribunal veut démontrer qu'un petit groupe de militaires hauts gradés avaient planifié le génocide. Les vraies preuves devront venir de leur entourage. D'autres militaires qui n'étaient pas d'accord avec le plan sont prêts à témoigner. »

La mission de Romeo Dallaire

Le général à la retraite dénonce encore aujourd'hui le fait qu'en 1994, trois des membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU - la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis - avaient refusé l'envoi de troupes supplémentaires pour prévenir le déclenchement des massacres. Romeo Dallaire : « Comme membres permanents du Conseil de sécurité, ils ont une responsabilité envers l'humanité. L'ONU, c'est un instrument qui leur sert, qu'ils utilisent comme un bouc émissaire quand ça fait leur affaire. »

Malgré ses critiques, Roméo Dallaire tenait à rencontrer la presse, à l'issue de son long témoignage, pour réitérer son appui à ce tribunal de l'ONU : « Je crois que j'ai pu répondre et fournir les informations afin d'aider le processus de justice. » Romeo Dallaire est rentré au pays. Il poursuit sa mission, en témoignant pour les enfants victimes de la guerre : « Je vais dans tout le Canada, dans les cégeps, les universités. Je parle aux jeunes. Ils sont assoiffés. Assoiffés de savoir où on s'en va. Pas juste continuer à développer de la technologie, faire de l'argent, et puis vivre une vie meilleure. Ils sentent qu'il y a plus, une vision, une orientation. Ils sentent qu'il y a quelque chose de plus qu'on peut donner. »

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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