Au
coeur de Vancouver, un quartier s'est transformé en
piquerie à ciel ouvert. Pour contrer la prolifération
des problèmes de drogue dans les rues de la ville,
les autorités municipales ont ouvert un centre d'injections
supervisé. Une première au pays, qui soulève
la controverse.
Il
est 10 heures du matin, rue Hastings, à Vancouver. Des junkies
font la file pour consommer leur drogue en toute légalité
dans la première piquerie supervisée en Amérique
du Nord, financée par les contribuables.
Devant
l'échec de la guerre contre la drogue, Vancouver a choisi
de venir en aide à ses toxicomanes plutôt que de les
traiter comme des criminels. Dominic Richard, Montréalais
d'origine, est toxicomane. Pour assouvir sa dépendance à
la cocaïne et à l'héroïne, cet homme de
30 ans a ruiné sa vie. Il raconte qu'il a tout fait, du vol
à main armée au vol d'autos en passant par le trafic
de drogues : « J'ai déjà
pris 20 $ dans le portefeuille de ma mère. Je me suis
senti tellement mal, je me sens encore mal. »
Une
piquerie à ciel ouvert
Dominic
Vancouver
a vécu une décennie d'enfer et voulait par tous les
moyens mettre fin à son cauchemar. Les rues et ruelles du
quartier pauvre étaient une piquerie à ciel ouvert.
Au milieu des années 90, la cocaïne, le crack et l'héroïne
pure ont ravagé le Downtown Eastside, où s'entassent
de 4000 à 5000 toxicomanes.
Jour
et nuit, les ruelles du quartier étaient bondées de
gens qui s'injectaient de la drogue là, à défaut
de pouvoir le faire ailleurs. Un phénomène que les
autorités étaient impuissantes à contrôler.
Le témoignage de Dominic : « Ce
que les gens font dans les ruelles quand ils ont une seringue mais
qu'ils n'ont pas d'eau : ils prennent leur eau dans une
flaque d'eau à terre. S'ils n'ont pas de seringues, ils en
prennent une à terre sans savoir si elle est infectée.
Ils s'en foutent. J'ai vu des gens le faire. J'ai même vu
du monde prendre de l'eau des toilettes. »
En
1997, le taux de nouvelles infections au VIH a dépassé
celui de toutes les autres villes du monde occidental. Puis, l'année
suivante, près de 200 toxicomanes sont morts de surdoses
à Vancouver. Une hécatombe.
Larry
Campbell
Celui
qui ramassait les cadavres, c'était le coroner de l'époque,
Larry Campbell. Ancien policier de la GRC devenu plus tard coroner
en chef, il a arpenté les ruelles du Downtown Eastside,
scandalisé par les tragédies qui s'y déroulaient : « On
les retrouvait dans les ruelles, dans des autos, dans des immeubles
abandonnés, dans les parcs, partout. [ ] Des gens mourraient,
et il y avait moyen de les sauver, mais personne ne faisait rien.
Un jour, je me suis rendu sur les lieux de deux décès.
Les deux cadavres avaient encore des aiguilles insérées
dans la peau. [ ] J'ai passé bien du temps ici pour
comprendre ce qui se passait, et parler aux familles. Bien des gens
ne se rendent pas compte qu'il y a des mères, des pères,
des surs et des frères. Personne ne choisit de devenir
toxicomane. »
Pendant longtemps, les citoyens et les dirigeants de Vancouver ont
fermé les yeux sur ce qui se passait pourtant à quelques
coins de rue de chez eux. Mais à la fin des années
90, un feuilleton télévisé leur montre cette
misère en plein visage. Da Vinci's Inquest met en
scène un coroner aux idées controversées, un
personnage directement inspiré du vrai coroner Larry Campbell.
Ce dernier a lui-même écrit une douzaine d'épisodes
de la série.
La
stratégie des quatre piliers
Mais
au-delà de la fiction, il y avait un politicien de Vancouver
prêt à sortir des sentiers battus : le maire de l'époque,
Philip Owen. M. Owen : « En 1995 et 1996,
j'ai passé plusieurs nuits là-bas à observer
ce qui se passait et à parler à des conseillers. Nous
avons conclu qu'il fallait revoir notre façon de s'attaquer
au problème de la drogue. La guerre contre la drogue n'est
pas la bonne solution parce qu'il est évident que les toxicomanes
sont malades. On ne va pas tous les mettre en prison! »
Philip
Owen
Pour
aider les junkies à s'en sortir, le maire propose
la stratégie des quatre piliers. Il suggère d'améliorer
les programmes de traitements, comme le programme de méthadone,
un médicament qui enlève le goût de consommer
de l'héroïne. Le plan du maire prévoit des programmes
de prévention, et davantage de policiers pour arrêter
les trafiquants. Philip Owen propose aussi des idées révolutionnaires
pour l'Amérique du Nord : prescrire de l'héroïne
et ouvrir une piquerie gérée par l'État. M.
Owen : « Il y a 60 sites d'injections
supervisés dans le monde. En Suisse, ils y sont depuis 12
ans. Les maires de Berne, de Zurich, de Genève, de Frankfort,
de Sydney, d'Amsterdam... j'ai parlé à tous ces maires
au fil des ans. Ils m'ont tous dit que c'était le seul chemin
à suivre, qu'il fallait revoir notre politique en matière
de drogues. »
Avec sa piquerie supervisée ouverte depuis 10 ans, la ville
de Frankfort a vu une diminution phénoménale du nombre
de toxicomanes qui s'injectent à l'extérieur. Et personne
n'est mort d'une surdose dans le site d'injections. Mais, à
Vancouver, les idées européennes soulèvent
la colère de citoyens des quartiers adjacents au Downtown
Eastside, dont le quartier chinois. L'ex-pharmacien Charles
Lee craint qu'un site d'injections n'attire des junkies de
tout le pays : « Ça légitimerait
l'utilisation de drogues dans notre quartier, le lieu où
le gouvernement enverrait tous les junkies. Il y aurait davantage
de crimes, et nous craignons pour nos personnes âgées. »
Même
les propres conseillers municipaux du maire Owen hésitent
à l'appuyer. Et le comble, son parti politique, le Non-Partisan
Association, l'abandonne et choisit plutôt une conseillère
comme candidate à la mairie aux élections de 2002.
Une claque monumentale pour le maire et son programme. Le coroner
Larry Campbell, alors à la retraite, est inquiet de la tournure
des événements. Il craint que tous les efforts pour
venir en aide au Downtown Eastside ne soient réduits
à néant. L'ex-policier décide de se lancer
dans la course à la mairie. Le quartier pauvre devient l'enjeu
central de la campagne. Larry Campbell promet d'y ouvrir une piquerie
supervisée. Il obtient une victoire écrasante le soir
des élections. Aux grands maux, les citoyens de Vancouver
ont choisi les grands remèdes.
Le
succès d'Insite
La
campagne d'affichage dans les ruelles.
Bienvenue
à Insite!
À
l'intérieur, les isoloirs.
En
septembre 2003, Vancouver devient la première ville en Amérique
du Nord dotée d'un site d'injections supervisé. Le
maire Larry Campbell et l'ex-maire Philip Owen ont obtenu de la
province 2 millions de dollars par année pour financer ce
site. Ils ont aussi convaincu Ottawa de faire une exception au code
criminel afin de permettre aux usagers d'y consommer leur drogue.
Dans la piquerie, il y a une douzaine d'isoloirs et un éclairage
tamisé. Le contraste est frappant avec les ruelles du quartier.
Mais
l'administration américaine est furieuse. Le directeur du
programme anti-drogue du gouvernement Bush, John Walters, compare
l'expérience de Vancouver à un suicide assisté
par l'État. Ignorant les critiques de Washington, Vancouver
lance une campagne d'affichage dans les ruelles. C'est la seule
façon de joindre de nombreux toxicomanes qui n'ont pas de
télévision et qui ne lisent pas les journaux.
Les
junkies affluent à la piquerie. Ils y vont même
si deux équipes policières sont affectées en
permanence devant le site. Ces policiers, qui arrêtent les
trafiquants, ont l'étonnante consigne de fermer les yeux
sur les toxicomanes, selon le sergent Scott Thompson : « Nous
leur avons simplement demandé d'envoyer les toxicomanes -
dans un périmètre de trois coins de rue - au site
d'injections. Nos agents ont joué le jeu. Nous voyons même
des policiers escorter des toxicomanes vers le site. »
Au cours de la journée, environ 500 utilisateurs franchiront
la porte d'Insite, dont une très grande proportion de femmes.
Scott Thompson s'est rendu aux Pays-Bas pour étudier l'approche
européenne. Il est étonné des résultats
obtenus à Vancouver : « Il a fallu
plus d'un an à la ville de Sydney, en Australie, pour atteindre
le taux de fréquentation que nous avons obtenu ici après
deux semaines. Des résultats spectaculaires. »
Ce
que les junkies y trouvent
Les
règles de Santé Canada interdisent à l'équipe
de Zone libre de suivre Dominic à l'intérieur
de la piquerie. Dominic explique comment ça se passe : « Il
y a des portes électroniques avec des caméras. [ ]
Après, il y a un comptoir avec tout ce dont tu as besoin.
[ ] Tout le matériel neuf. Tu prends ce que tu veux.
[ ] Il y a des règles spécifiques. Aucune interaction,
aucun trafic, tu entres là avec ta drogue, tu la prends. »
Près
de la moitié des utilisateurs consomment de la cocaïne,
l'autre moitié, de l'héroïne. Les infirmiers
du site n'ont pas le droit de toucher aux stupéfiants. Mais
ils enseignent aux usagers comment s'injecter et ils sont là
en cas d'urgence. Dominic : « J'ai fait
une surdose de cocaïne, et ils m'ont sauvé tout de suite.
Ils m'ont donné de l'oxygène, l'ambulance est arrivée,
ils m'ont emmené à l'hôpital. Une heure après,
j'étais sorti, j'étais correct. »
Charles
Lee, ex-pharmacien du Chinatown.
Mais
le site d'injections est loin d'être une panacée, car
il ne règle pas le problème de dépendance à
la drogue. Charles Lee, un ex-pharmacien du Chinatown : « Le
site d'injections n'est pas un traitement contre la toxicomanie,
il l'encourage. Et les junkies devront quand même trouver
de l'argent pour assouvir leur dépendance. Ça ne les
aidera pas à cesser de se droguer. »
Larry Campbell explique qu'il s'agit simplement d'une clinique médicale : « Ils
y vont, ils s'injectent, ils boivent du café. Ils sont en
contact avec des travailleurs de la santé, ce qui n'arriverait
pas autrement. » Les usagers d'Insite peuvent
y rencontrer sur place un psychologue ou un conseiller en matière
de drogue. Certains sont référés à des
centres d'appui. Dominic y rencontre régulièrement
Antonio, un conseiller qui l'aide à se fixer des objectifs
pour reprendre le contrôle de sa vie. Dominic : « Ça
m'a aidé à me sortir de la rue. [ ] J'ai maintenant
une place, je commence à avoir une vie, je vais à
l'école. »
Comme
Dominic, Vancouver n'est pas guérie mais elle est en train
de changer, et la différence est frappante. Il est maintenant
rare de voir des toxicomanes s'injecter en plein air. Larry Campbell : « S'il
n'y avait pas de site d'injections, il y aurait en ce moment des
gens qui s'injecteraient dans cette ruelle. C'est indéniable. »
Le policier Scott Thompson : « Nous n'avons
pas vu dans ce quartier un afflux de trafiquants de drogue, ou l'arrivée
de toxicomanes venus d'ailleurs. On n'a pas eu les problèmes
auxquels on s'attendait. »
Le
maire Campbell poursuit son chemin controversé en dépit
des critiques. Il compte maintenant instaurer un programme de prescriptions
d'héroïne. Philip Owen, lui, voit ses idées se
réaliser, même s'il a perdu son poste en raison de
ses convictions. Il souhaite que l'exemple de Vancouver incite d'autres
villes à essayer de nouvelles approches pour aider leurs
toxicomanes à s'en sortir.
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes
de Radio-Canada le vendredi à 21 h.
Elle
sera présentée en rediffusion dans le cadre
de l'émission Place publique, le jeudi
à 12 h 30, et sera alors enrichie par des
commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra
à des questions des téléspectateurs soulevées
par l'émission.
L'émission
est aussi rediffusée intégralement sur les ondes
de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à
1 h.
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