.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 6 février 2004

LE MORAL DES TROUPES CANADIENNES

Les soldats canadiens sont là quand il y a des catastrophes naturelles, comme le verglas et les inondations. Depuis les années 50, on les déploie de par le monde dans des missions de l'ONU ou de l'OTAN pour maintenir ou imposer la paix. Pourtant, l'actualité des dernières années parle d'équipement usé jusqu'à la corde et de soldats épuisés par les missions à répétition. Qui donc voudrait aujourd'hui faire partie des Forces canadiennes? Une équipe de Zone Libre a suivi l'entraînement des soldats qui partent maintenant à Kaboul.

Journaliste : Achille Michaud
Réalisatrice : 
Esther Lapointe


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LE REPORTAGE

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L'équipe de Zone libre s'est rendue à Fort Drum au nord de l'État de New York. Dans le dernier sprint de la préparation pour Kaboul, le contingent du 22ième est sur un pied de guerre fictif 24 heures sur 24 : surveillance et observation, patrouilles à pied la nuit et scénarios de combat en milieu urbain. Un entraînement intensif qui ressemble à une interminable séance de camping sauvage.

Qui veut devenir militaire aujourd'hui?

Mais à l'heure du Nintendo, du cocooning et du culte de l'individualisme, on se demande qui pourrait bien encore aujourd'hui opter pour la vie de militaire. Le lieutenant Colin Martel : « Je suis généticien de formation, et j'envisageais de travailler dans le domaine de la recherche clinique. Mais justement, c'est quelque chose que je pourrais faire plus tard, si jamais l'infanterie devenait lassante, ce qui n'est pas le cas pour le moment. » Il explique pourquoi il est entré dans l'armée : « Je crois qu'il y a la fascination, un peu comme les enfants qui veulent devenir pompiers. Mais on ne se le cachera pas, il y a l'aventure associée à ça, même si en ce moment j'ai un travail assez administratif. Je vais faire ça à Kaboul. Il y a une excitation là-dedans, que je ne trouverais pas si j'étais actuaire à la London Life. »

Ce n'est plus comme avant. Le profil social des recrues a complètement changé. Avant, les soldats venaient surtout du secteur rural. Aujourd'hui, 80 % des recrues viennent du milieu urbain. Cette nouvelle clientèle est moins robuste physiquement, et accepte moins facilement de se faire dire comment marcher droit. Le lieutenant-colonel Alain Tremblay : « Il y a 20 ans, l'entraînement était basé sur le renforcement négatif. L'entraînement était beaucoup plus brutal et abusif. […] On a progressé beaucoup de ce côté-là. […] La génération Nexus a plus de difficulté avec l'autorité aveugle. Donc c'est beaucoup plus exigeant au niveau du leadership, parce qu'on doit gagner le respect des nouvelles recrues, et les soldats sont plus éduqués aujourd'hui. »

On s'enrôle dans l'armée canadienne pour beaucoup de raisons, mais celle qui revient le plus souvent pour ces soldats c'est la perspective de voyager, de voir le monde sous l'égide de l'ONU ou de l'OTAN. Ils sont formés et équipés pour détruire l'ennemi, mais c'est le rôle de maintien et d'imposition de la paix qui domine leur discours. Les soldats canadiens, finalement, auront le meilleur de deux mondes. D'un côté, ils ont la formation, la solde des militaires, la chance pour beaucoup de vivre un rêve d'enfance, mais de l'autre, ils savent qu'ils n'auront probablement pas à affronter le combat au sens traditionnel du terme. Et en prime, ils bénéficieront d'une certaine reconnaissance de l'opinion publique canadienne, généralement fière du rôle de nos soldats dans les missions de paix.

La mémoire militaire change. Au lieu de parler de batailles épiques sur les plages de Normandie ou sur la crête de Vimy, les nouveaux faits d'armes de nos soldats ressemblent plutôt à des histoires de travailleurs sociaux, de coopérants internationaux ou de travailleurs humanitaires.

Et les blessures que les militaires canadiens ramènent parfois du front ne sont plus physiques. De tous les bourbiers du monde où ils ont été appelés à œuvrer, c'est celui de l'ex-Yougoslavie qui a été le plus difficile, au moins au début. Armés jusqu'aux dents, les soldats canadiens n'avaient pas le droit de riposter, lors d'intimidations des milices serbes ou d'exactions commises sur les civils. C'était pour eux un conflit moral. Beaucoup sont revenus marqués pour la vie. L'armée n'était pas prête pour ce genre de blessures de guerre. Un centre de soins pour trauma et stress opérationnels comprenant 13 spécialistes a été créé en 1999.

Le Canada et ses militaires

Stéphane Roussel

Par ses expéditions militaires aux quatre coins du monde sous les couleurs de l'ONU et de l'OTAN, le Canada participe à la vie internationale et est souvent un acteur dans des situations de crise. Ce sont autant d'occasions d'utiliser les Forces armées canadiennes. Mais qu'est-ce que le Canada retire de ces opérations à l'étranger? Le professeur Stéphane Roussel, de l'UQÀM : « L'histoire tend à démontrer que le fait de mettre beaucoup ou peu de soldats sur le terrain ne change rien à l'influence que le gouvernement canadien peut avoir. Par exemple, en Bosnie (1992-1994), le Canada était le cinquième parmi une trentaine de pays pour sa contribution en casques bleus. Et pourtant, les Canadiens n'ont a peu près jamais été consultés sur la façon dont on devait gérer le conflit et sur le type de paix qu'on cherchait. »

Il y a toujours eu une certaine ambiguïté dans l'attitude canadienne à l'égard de ses militaires. Sur les tribunes internationales, le Canada est toujours volontaire pour envoyer des troupes d'interposition. C'est d'ailleurs lui qui a inventé le concept des casques bleus en 1956. Mais en politique intérieure canadienne, ça fait bien de se montrer dur envers les militaires, particulièrement en période de compressions budgétaires. Pour les observateurs proches de l'armée, il y a en plus une variable incontournable : l'opinion publique québécoise, que l'on dit traditionnellement réservée à l'égard des dépenses militaires.

Dans les dernières années du gouvernement Chrétien, pourtant, le budget de la Défense est passé de 9 milliards à 13 milliards de dollars. C'était surtout pour colmater les brèches faites par les compressions des années 90 et pour renflouer les caisses du ministère de la Défense, vidées par les missions à répétition en ex-Yougoslavie, en Afghanistan ou dans le golfe persique, entre autres.

L'état de l'équipement

L'équipement de l'armée de terre a changé avec les missions confiées aux troupes canadiennes. Pour le maintien ou l'imposition de la paix ou pour les opérations de secours et de sauvetage au Canada, l'armée dispose maintenant de véhicules blindés légers développés et construits au Canada. C'est surtout de l'aviation et de la marine dont on parle quand il est question d'équipement usé et désuet. Prenons par exemple les avions de transport Hercules. L'armée en a 32. Plus de la moitié date des années 60. Une poignée seulement est opérationnelle et il en coûte 159 millions de dollars par année pour l'entretien. Dans le cas des Sea King, il faut 30 heures de maintenance pour chaque heure de vol. L'entretien coûte 100 millions de dollars par année. Mauvaise nouvelle, depuis un certain temps, on remarque que les Sea King subissent parfois des pertes de courant inexpliquées, ce qui nécessite un entretien plus serré et un nouvel entraînement pour l'équipage. La bravade électoraliste de Jean Chrétien en 1992 d'annuler le contrat de renouvellement des Sea King, se fait aujourd'hui amèrement sentir.

Les missions canadiennes à l'étranger

L'exercice pour préparer les troupes du 22ième à la mission à Kaboul a coûté 14 millions de dollars. Et c'est à Sherbrooke que l'on a fini l'entraînement. Il fallait que les soldats jouent les différents scénarios dans un milieu réel urbain, comme la capitale afghane.

Jocelyn Lacroix

Le colonel Jocelyn Lacroix, commandant de la brigade multinationale pour l'Afghanistan : « Je ne sais pas si on peut prendre le terme ennemi. Un des défis qu'on a c'est de les définir. Un certain nombre de groupes ne sont pas d'accord avec l'idée que l'Afghanistan soit un pays démocratique. Alors on s'attend à ce que des gens nous prennent pour cibles, que ce soit un tireur d'élite ou un individu à un coin de rue qui fait semblant d'être un marchand de fruits et qui fait sauter son kiosque, lorsque la patrouille passe à côté. » On se prépare au pire. C'est ce qui justifie un entraînement aussi intensif et ce qui rend la mission exaltante pour les volontaires.

La première mission canadienne sous l'égide de l'ONU a eu lieu en 1947. Deux militaires canadiens étaient alors partis en Corée du Sud pour observer la tenue d'élections générales. Depuis ce temps, il y en a eu environ 80. Incidemment, la présence à Kaboul des militaires canadiens en ce moment vise aussi à faciliter la tenue d'élections générales. Ces expéditions n'ont pas toutes été glorieuses. Il y a eu celle en Somalie, où des soldats canadiens ont torturé à mort un Somalien. Et il y a eu beaucoup d'autres cas, ignorés par la presse, où nos soldats se sont fait intimider, bousculer, terrasser.

L'idée d'une force d'interposition fonctionne bien lorsque les deux belligérants acceptent la venue des casques bleus pour les séparer. Ces missions où les militaires peuvent tirer seulement pour se défendre sont justifiées par le chapitre 6 de la charte des Nations unies. Mais dans les conflits récents où ils sont appelés à intervenir, c'est différent. Au Rwanda, par exemple, les casques bleus ont été les témoins impuissants du massacre de 800 000 Tutsis. En ex-Yougoslavie, les milices serbes ont boycotté et humilié les casques bleus jusqu'à la chute de Milosevic. C'est à la suite de cet épisode pénible pour les soldats canadiens que l'on a décidé de justifier autrement l'intervention en Afghanistan. Le colonel Lacroix : « [Avec le chapitre 6], on est plutôt en position de légitime défense. On ne peut pas s'ingérer de la même façon. Tandis qu'avec le chapitre 7, le mandat est beaucoup plus clair, les règles d'engagement sont beaucoup plus robustes. On a le droit de défendre les autres, des tiers qui pourraient être en danger. »

Dans la décennie 90, le nombre de militaires canadiens est passé de 87 000 à 63 000! Mais les missions à l'étranger se sont multipliées. A un tel point qu'à certains moments, il ne restait plus beaucoup de monde au pays pour assurer la sécurité en cas de catastrophe. Sur les 19 000 soldats que compte le pays, 10 000 peuvent servir en mission. Au rythme où elles se sont succédé, tous les militaires canadiens sont soit en mission ou de retour de mission. C'est pour ça que l'état-major a demandé un répit de 12 à 18 mois pour permettre aux troupes de respirer. Ce ne sont pas les soldats qui sont à bout de souffle, ce sont les officiers chargés de la formation des recrues arrivées depuis le début des années 2000.

Les missions canadiennes à l'étranger coûtent cher. Pour soutenir financièrement ces missions, le Canada a rallongé le budget de la défense de plus d'un milliard et demi au dernier budget. Mais l'intervention humanitaire canadienne n'est plus désintéressée. Il y a une nouvelle approche. D'abord, l'armée arrive dans un pays donné en mission de paix. Ensuite, on ouvre l'ambassade. Et par ce biais diplomatique, on voit à ce que des compagnies canadiennes aient des contrats de reconstruction.

En conclusion

Le financement des Forces armées canadiennes a toujours été problématique en temps de paix, parce que le pays n'est jamais menacé et que de toutes façons, il serait indéfendable, tellement il est étendu et peu peuplé. Mais pour les hommes et les femmes qui en font aujourd'hui partie, ces données n'ont pas vraiment d'importance quand vient le moment de s'enrôler. La motivation est bien personnelle et peut tenir à un
petit détail, quelque chose qui remonte parfois jusqu'à l'enfance.



L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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