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L'argent
de leur retraite s'envole en fumée
Les
retraités de la mine Jeffrey d'Asbestos sont furieux. Ils
ont perdu d'un coup plus du tiers de leur retraite. En octobre 2002,
la mine s'est mise sous la loi de la protection des faillites. Sa
dette de 140 millions de dollars correspond à peu près
à ce que les dirigeants ont investi dans le nouveau puits
souterrain qui n'a jamais fonctionné. L'immense majorité
des travailleurs d'Asbestos est à la retraite. Ils sont 1200.
Comme leur syndicat, la Centrale des syndicats démocratiques,
n'a même pas répondu à leur demande d'aide,
un petit groupe de travailleurs a décidé de former
un comité pour faire valoir leurs droits et essayer de récupérer
ce qu'ils ont perdu. Car leur retraite est sérieusement amputée.
Plusieurs d'entre eux expliquent qu'ils perdent chaque mois entre
700 $ et 900 $. Une perte énorme, disent-ils.
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Des
retraités d'Asbestos.
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Gaston
Fréchette, un retraité de la mine, explique qu'à
un moment, près de 73 % de l'argent a été investi
à la Bourse. Comme si on avait voulu jouer la caisse de retraite
au poker pour faire un coup d'argent et renflouer la compagnie.
Gaston Fréchette : « Je ne suis
pas assez compétent en finances pour savoir si, oui ou non,
ils ont bien géré [nos argents]. Mais c'est ce qu'on
veut savoir. On veut que la loi nous dise si vraiment ça
valait la peine que ces gens soient payés pour administrer
nos argents. »
Les
pros en question sont : Buck Mellon, l'actuaire qui devait
conseiller le comité de retraite pour sa politique de placements.
Et le gestionnaire, TAL Global Gestion d'actifs, filiale de la banque
CIBC, qui devait obtenir les meilleurs rendements possibles sur
les investissements. Les retraités de la mine Jeffrey veulent
poursuivre tous ces gens en recours collectif. Ils croient qu'entre
les mains de ces fiduciaires, leur caisse de retraite à été
exposée à des risques extrêmes.
Mario
Lavallée est conseiller en placements. Il siège aussi
à de nombreux comités de retraite, et il connaît
bien le cas de la mine Jeffrey : « Le
rôle de Buck est de conseiller le comité de retraite
dans sa prise de décision. Donc, on peut présumer
que Buck a proposé 50-50 au comité, et que ce dernier
a accepté. [
] La marge de manuvre a été
un peu grande. Par la suite, le gestionnaire, TAL, a le rôle
de gérer à l'intérieur des bornes, du mandat
qui lui est confié. Mais je pense que s'il avait eu une meilleure
connaissance du client, de la situation du régime, il n'aurait
pas été aussi loin que ça dans l'achat d'actions. »
Robert
Pouliot, de la firme RCP et Partners, de Suisse, est un spécialiste
du risque fiduciaire : « Le risque fiduciaire,
c'est le risque qu'on prend en confiant son argent à des
tiers. Et ici, effectivement, l'employeur, qui a voulu jouer quitte
ou double, a forcément perdu. [
] Donc, résultat
des courses, du côté des employés, ça
a été un risque de crédit qui s'est matérialisé,
et pour l'employeur, c'est un risque fiduciaire qui a dépassé
toutes les bornes. Et que les consultants n'ont pas pu baliser et
contenir. Alors effectivement, consultant, gestionnaire et syndic,
c'est-à-dire responsables du comité de placements,
sont responsables jusqu'à un certain point. Il y a des chances
que les poursuites aboutissent. »
La
plupart des régimes de retraite sont en crise. A Toronto,
Keith Ambachtsheer est un des plus grands spécialistes de
la gestion de caisses de retraite. Pour lui, il y a crise parce
que ces régimes sont exposés à de trop grands
risques fiduciaires. L'effondrement récent des marchés
boursiers l'a révélé et a considérablement
aggravé les pertes. Keith Ambachtsheer : « J'ai
fait quelques calculs qui révèlent que sur trois ans,
entre 1999 et 2002, le système canadien de retraites s'est
appauvri de quelques 200 milliards de dollars. C'est tout un choc,
une perte financière de 30 %! »
La
Caisse de dépôt et placement
On
dit souvent que la Caisse de dépôt et placement est
le bas de laine des Québécois. Elle gère effectivement
le Régime des rentes du Québec, la retraite de base,
plus la caisse de retraite des fonctionnaires, le RREGOP, le Régime
des rentes des employés du gouvernement et des organismes
publics, et quelques autres régimes.
La
Caisse de dépôt a fait ces dernières années
des investissements coûteux, avec Québécor dans
Vidéotron, à Hollywood dans la MGM, ou dans des aventures
comme Montréal Mode, qui a disparu. Avec en plus la crise
boursière, le rendement de la Caisse a chuté. Une
perte de 13 milliards de dollars en deux ans sur des actifs de 130
milliards. Un rendement négatif de 9,5 % en 2002, et
de 5 % en 2001.
Le
Régime de rentes du Québec, qui est géré
par la Caisse, a connu un rendement aussi mauvais, soit une perte
d'actifs de deux milliards de dollars. Le Régime des rentes
est-il donc trop exposé au risque fiduciaire parce que, de
par la loi, il n'a pas le choix de son gestionnaire? Faut-il alors
remettre en question le lien étroit entre la Caisse de dépôt
et ses déposants comme le Régime des rentes du Québec
ou le RRÉGOP?
Robert
Pouliot : « Il y a un conflit d'intérêts,
une espèce de promiscuité. [
] C'est-à-dire
que la Régie des rentes confie à la Caisse de dépôt
un mandat, mais ce mandat est décrit en bonne partie par
la Caisse de dépôt, et si la Caisse de dépôt
n'atteint pas les objectifs requis, la Régie n'a aucun droit
de recours. Donc comment traiter cette relation? C'est extrêmement
difficile. »
Le
président de la Régie des Rentes du Québec,
Guy Morneault, n'est pas du tout d'accord. Il dit qu'il faut voir
le rendement à long terme: avec 12 % sur 20 ans, la
gestion de la Caisse a été bonne, il ne faut pas la
remettre en question. Fortement contestée au Canada pour
son rôle d'instrument de développement du Québec,
la Caisse de dépôt est à un tournant majeur
de son histoire. Le nouveau président, Henri-Paul Rousseau,
promet plus de transparence, une meilleure gouvernance et un retour
à la mission première de la Caisse : la meilleure
performance possible pour ses déposants.
La
Caisse de retraite de l'Université de Montréal
En
juillet 2003, les employés de l'Université de Montréal
ont eu une mauvaise surprise. Il manquait 147 millions de dollars
dans leur caisse de retraite. Pourtant, quelques années plus
tôt, le directeur des placements de la caisse de retraite,
Germain Bourgeois, annonçait des records de performances.
C'était avant d'investir 100 millions dans le fonds Lancer
- un fonds Hedge, en français - : un fonds de couverture.
Sous la direction de Germain Bourgeois, d'autres institutions ont
investi aussi lourdement dans le fonds Lancer, comme l'École
polytechnique ou la ville de Laval. Aux États-Unis, la Securities
Exchange Commission poursuit Michael Lauer, PDG du fonds Lancer.
On le soupçonne de fraude. En 2003, personne, ni M. Bourgeois
ni aucune de ces institutions, ne veut parler. Sauf le président
du syndicat des employés de soutien de l'Université
de Montréal qui exige des explications. Michel Ducharme,
président du Syndicat des employés de l'Université
de Montréal : « On nous dit qu'on
a fait l'objet d'une arnaque géniale, qu'on n'est pas les
seuls, qu'il y a de multiples autres entreprises et des multinationales
aussi, que le comité a pris finalement l'ensemble des dispositions
qui pouvaient se prendre, dans les règles de l'art. »
La
caisse de retraite de l'Université de Montréal a intenté
des poursuites aux États-Unis pour récupérer
le plus possible de son actif perdu. Elle avait investi plus de
8 % de son actif dans le seul fonds Lancer, ce qui est démesuré
estime Jacques Bourgeois, professeur aux HEC, qui siège à
plusieurs comités de retraite.
Comment
diminuer le risque fiduciaire?
Ce
trou de 100 millions dans la caisse de retraite ne menace pas l'avenir
de l'Université de Montréal. Ce n'est pas le cas d'autres
compagnies en difficulté : Air Canada, où
le déficit de sa caisse de retraite- il atteint 1 milliard
et demi de dollars! - est au cur même de la restructuration
du transporteur aérien. Quand Bombardier a vendu sa filiale
de véhicules récréatifs, il a fallu ajuster
le prix de vente à la baisse de 150 millions de dollars -
le montant du déficit de la caisse de retraite.
Ces
compagnies ont des caisses de retraite à prestations déterminées.
Ce sont les plus répandues. L'employeur garantit une certaine
retraite à ses employés et il doit combler tout déficit
de la caisse. Tout le risque pèse donc sur l'employeur. Qui,
quand tout allait bien, prenait des congés de contribution.
Maintenant
que les rendements sont moins certains, une nouvelle tendance se
dessine : Bell Canada veut se tourner vers un régime de retraite
à cotisations déterminées. On sait ce qu'on
verse au régime, mais on ne sait pas ce qu'on va en retirer,
parce que tout dépend de la performance du gestionnaire.
Le risque pèse entièrement non plus sur l'employeur,
mais sur les participants au régime.
Mais
l'employé qui doit trouver le meilleur gestionnaire possible
est-il vraiment équipé pour le faire? M. Ambachtsheer : « Il
ne fait aucun doute que dans de nombreux cas les comités
chargés de surveiller les régimes de retraite manquent
de compétence technique. Cela les rend donc dépendants
de conseillers externes pour leur dire ce qu'il faut faire ou ne
pas faire. Cette situation contribue sans aucun doute à notre
dilemme de gestion de risque pour faire correctement ce genre de
travail. »
Comment
alors mettre toutes les chances de son côté en diminuant
au maximum le risque fiduciaire? A Genève, en Suisse, Robert
Pouliot a mis au point un système de notation qu'il veut
implanter au Canada : « Il n'y a pas
une caisse de retraite au Canada qui accepterait que ses gestionnaires
investissent dans des obligations qui ne sont pas notées
sur le risque de crédit. Par contre, ces mêmes caisses
de retraite sont prêtes à confier des centaines de
millions, même des fois des milliards, à des sociétés
de gestion qui, elles, ne sont pas notées. Donc la notation
a introduit une pratique de diligence, de transparence et surtout
une mesure de risque qui donnait une appréciation plus indépendante
aux caisses de retraite qui avaient à choisir les gestionnaires. »
Le
b.a.- ba de la diminution du risque dans un investissement tel qu'une
caisse de retraite c'est de bien comprendre comment ça marche.
Ce n'est pas évident. Très peu de travailleurs sont
équipés pour siéger à une caisse de
retraite et ils sont souvent à la merci des employeurs. La
FTQ, la Fédération des travailleurs du Québec,
est la première centrale à avoir pris conscience de
la nécessité pour ses membres de connaître le
mieux possible le fonctionnement d'une caisse de retraite. Elle
offre systématiquement des sessions de formation de trois
jours. Ceux qui siègeront à des comités de
placement des caisses de retraite, qui décideront où
les fonds seront investis et dans quelle proportion, auront une
formation intensive d'une semaine. Le secrétaire général
de la FTQ, René Roy, croit qu'en formant des gens à
la gestion des régimes de retraite, « on
ne se reconnaîtra plus dans 25, 30 ans, on aura pris le contrôle
de ça et on aura changé le monde en bien ».
Le
grand mérite de la dernière crise est d'avoir réveillé
tout ceux qui dormaient dans leur confortable bulle boursière.
Et qui, comptant sur des rendements sans précédent,
se sont risqués dans des aventures spéculatives en
confiant aveuglément leur argent à des gestionnaires
de portefeuilles. Quels gestionnaires? Ils les choisiront dorénavant
avec plus de prudence et ils le surveilleront de près.
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L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes
de Radio-Canada le vendredi à 21 h.
Elle
sera présentée en rediffusion dans le cadre
de l'émission Place publique, le jeudi
à 12 h 30, et sera alors enrichie par des
commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra
à des questions des téléspectateurs soulevées
par l'émission.
L'émission
est aussi rediffusée intégralement sur les ondes
de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à
1 h.
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