.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 30 janvier 2004

LE RISQUE FIDUCIAIRE

Des milliards de dollars d'économies envolés en fumée. La dégringolade des marchés boursiers depuis quelques années a mis le doigt sur un problème grave : peut-on faire confiance aux gens qui gèrent nos épargnes? Comment évaluer la compétence des gestionnaires de fonds de placements?


Journaliste : Jean-Michel Leprince
Réalisateur : 
Pierre Devroede


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

Première partie

Deuxième partie


L'argent de leur retraite s'envole en fumée

Les retraités de la mine Jeffrey d'Asbestos sont furieux. Ils ont perdu d'un coup plus du tiers de leur retraite. En octobre 2002, la mine s'est mise sous la loi de la protection des faillites. Sa dette de 140 millions de dollars correspond à peu près à ce que les dirigeants ont investi dans le nouveau puits souterrain qui n'a jamais fonctionné. L'immense majorité des travailleurs d'Asbestos est à la retraite. Ils sont 1200. Comme leur syndicat, la Centrale des syndicats démocratiques, n'a même pas répondu à leur demande d'aide, un petit groupe de travailleurs a décidé de former un comité pour faire valoir leurs droits et essayer de récupérer ce qu'ils ont perdu. Car leur retraite est sérieusement amputée. Plusieurs d'entre eux expliquent qu'ils perdent chaque mois entre 700 $ et 900 $. Une perte énorme, disent-ils.

Des retraités d'Asbestos.

Gaston Fréchette, un retraité de la mine, explique qu'à un moment, près de 73 % de l'argent a été investi à la Bourse. Comme si on avait voulu jouer la caisse de retraite au poker pour faire un coup d'argent et renflouer la compagnie. Gaston Fréchette : « Je ne suis pas assez compétent en finances pour savoir si, oui ou non, ils ont bien géré [nos argents]. Mais c'est ce qu'on veut savoir. On veut que la loi nous dise si vraiment ça valait la peine que ces gens soient payés pour administrer nos argents. »

Les pros en question sont : Buck Mellon, l'actuaire qui devait conseiller le comité de retraite pour sa politique de placements. Et le gestionnaire, TAL Global Gestion d'actifs, filiale de la banque CIBC, qui devait obtenir les meilleurs rendements possibles sur les investissements. Les retraités de la mine Jeffrey veulent poursuivre tous ces gens en recours collectif. Ils croient qu'entre les mains de ces fiduciaires, leur caisse de retraite à été exposée à des risques extrêmes.

Mario Lavallée est conseiller en placements. Il siège aussi à de nombreux comités de retraite, et il connaît bien le cas de la mine Jeffrey : « Le rôle de Buck est de conseiller le comité de retraite dans sa prise de décision. Donc, on peut présumer que Buck a proposé 50-50 au comité, et que ce dernier a accepté. […] La marge de manœuvre a été un peu grande. Par la suite, le gestionnaire, TAL, a le rôle de gérer à l'intérieur des bornes, du mandat qui lui est confié. Mais je pense que s'il avait eu une meilleure connaissance du client, de la situation du régime, il n'aurait pas été aussi loin que ça dans l'achat d'actions. »

Robert Pouliot, de la firme RCP et Partners, de Suisse, est un spécialiste du risque fiduciaire : « Le risque fiduciaire, c'est le risque qu'on prend en confiant son argent à des tiers. Et ici, effectivement, l'employeur, qui a voulu jouer quitte ou double, a forcément perdu. […] Donc, résultat des courses, du côté des employés, ça a été un risque de crédit qui s'est matérialisé, et pour l'employeur, c'est un risque fiduciaire qui a dépassé toutes les bornes. Et que les consultants n'ont pas pu baliser et contenir. Alors effectivement, consultant, gestionnaire et syndic, c'est-à-dire responsables du comité de placements, sont responsables jusqu'à un certain point. Il y a des chances que les poursuites aboutissent. »

La plupart des régimes de retraite sont en crise. A Toronto, Keith Ambachtsheer est un des plus grands spécialistes de la gestion de caisses de retraite. Pour lui, il y a crise parce que ces régimes sont exposés à de trop grands risques fiduciaires. L'effondrement récent des marchés boursiers l'a révélé et a considérablement aggravé les pertes. Keith Ambachtsheer : « J'ai fait quelques calculs qui révèlent que sur trois ans, entre 1999 et 2002, le système canadien de retraites s'est appauvri de quelques 200 milliards de dollars. C'est tout un choc, une perte financière de 30 %! »

La Caisse de dépôt et placement

On dit souvent que la Caisse de dépôt et placement est le bas de laine des Québécois. Elle gère effectivement le Régime des rentes du Québec, la retraite de base, plus la caisse de retraite des fonctionnaires, le RREGOP, le Régime des rentes des employés du gouvernement et des organismes publics, et quelques autres régimes.

La Caisse de dépôt a fait ces dernières années des investissements coûteux, avec Québécor dans Vidéotron, à Hollywood dans la MGM, ou dans des aventures comme Montréal Mode, qui a disparu. Avec en plus la crise boursière, le rendement de la Caisse a chuté. Une perte de 13 milliards de dollars en deux ans sur des actifs de 130 milliards. Un rendement négatif de 9,5 % en 2002, et de 5 % en 2001.

Le Régime de rentes du Québec, qui est géré par la Caisse, a connu un rendement aussi mauvais, soit une perte d'actifs de deux milliards de dollars. Le Régime des rentes est-il donc trop exposé au risque fiduciaire parce que, de par la loi, il n'a pas le choix de son gestionnaire? Faut-il alors remettre en question le lien étroit entre la Caisse de dépôt et ses déposants comme le Régime des rentes du Québec ou le RRÉGOP?

Robert Pouliot

Robert Pouliot : « Il y a un conflit d'intérêts, une espèce de promiscuité. […] C'est-à-dire que la Régie des rentes confie à la Caisse de dépôt un mandat, mais ce mandat est décrit en bonne partie par la Caisse de dépôt, et si la Caisse de dépôt n'atteint pas les objectifs requis, la Régie n'a aucun droit de recours. Donc comment traiter cette relation? C'est extrêmement difficile. »

Le président de la Régie des Rentes du Québec, Guy Morneault, n'est pas du tout d'accord. Il dit qu'il faut voir le rendement à long terme: avec 12 % sur 20 ans, la gestion de la Caisse a été bonne, il ne faut pas la remettre en question. Fortement contestée au Canada pour son rôle d'instrument de développement du Québec, la Caisse de dépôt est à un tournant majeur de son histoire. Le nouveau président, Henri-Paul Rousseau, promet plus de transparence, une meilleure gouvernance et un retour à la mission première de la Caisse : la meilleure performance possible pour ses déposants.

La Caisse de retraite de l'Université de Montréal

En juillet 2003, les employés de l'Université de Montréal ont eu une mauvaise surprise. Il manquait 147 millions de dollars dans leur caisse de retraite. Pourtant, quelques années plus tôt, le directeur des placements de la caisse de retraite, Germain Bourgeois, annonçait des records de performances. C'était avant d'investir 100 millions dans le fonds Lancer - un fonds Hedge, en français - : un fonds de couverture. Sous la direction de Germain Bourgeois, d'autres institutions ont investi aussi lourdement dans le fonds Lancer, comme l'École polytechnique ou la ville de Laval. Aux États-Unis, la Securities Exchange Commission poursuit Michael Lauer, PDG du fonds Lancer. On le soupçonne de fraude. En 2003, personne, ni M. Bourgeois ni aucune de ces institutions, ne veut parler. Sauf le président du syndicat des employés de soutien de l'Université de Montréal qui exige des explications. Michel Ducharme, président du Syndicat des employés de l'Université de Montréal : « On nous dit qu'on a fait l'objet d'une arnaque géniale, qu'on n'est pas les seuls, qu'il y a de multiples autres entreprises et des multinationales aussi, que le comité a pris finalement l'ensemble des dispositions qui pouvaient se prendre, dans les règles de l'art. »

La caisse de retraite de l'Université de Montréal a intenté des poursuites aux États-Unis pour récupérer le plus possible de son actif perdu. Elle avait investi plus de 8 % de son actif dans le seul fonds Lancer, ce qui est démesuré estime Jacques Bourgeois, professeur aux HEC, qui siège à plusieurs comités de retraite.

Comment diminuer le risque fiduciaire?

Ce trou de 100 millions dans la caisse de retraite ne menace pas l'avenir de l'Université de Montréal. Ce n'est pas le cas d'autres compagnies en difficulté : Air Canada, où le déficit de sa caisse de retraite- il atteint 1 milliard et demi de dollars! - est au cœur même de la restructuration du transporteur aérien. Quand Bombardier a vendu sa filiale de véhicules récréatifs, il a fallu ajuster le prix de vente à la baisse de 150 millions de dollars - le montant du déficit de la caisse de retraite.

Ces compagnies ont des caisses de retraite à prestations déterminées. Ce sont les plus répandues. L'employeur garantit une certaine retraite à ses employés et il doit combler tout déficit de la caisse. Tout le risque pèse donc sur l'employeur. Qui, quand tout allait bien, prenait des congés de contribution.

Maintenant que les rendements sont moins certains, une nouvelle tendance se dessine : Bell Canada veut se tourner vers un régime de retraite à cotisations déterminées. On sait ce qu'on verse au régime, mais on ne sait pas ce qu'on va en retirer, parce que tout dépend de la performance du gestionnaire. Le risque pèse entièrement non plus sur l'employeur, mais sur les participants au régime.

M. Ambachtsheer

Mais l'employé qui doit trouver le meilleur gestionnaire possible est-il vraiment équipé pour le faire? M. Ambachtsheer : « Il ne fait aucun doute que dans de nombreux cas les comités chargés de surveiller les régimes de retraite manquent de compétence technique. Cela les rend donc dépendants de conseillers externes pour leur dire ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Cette situation contribue sans aucun doute à notre dilemme de gestion de risque pour faire correctement ce genre de travail. »

Comment alors mettre toutes les chances de son côté en diminuant au maximum le risque fiduciaire? A Genève, en Suisse, Robert Pouliot a mis au point un système de notation qu'il veut implanter au Canada : « Il n'y a pas une caisse de retraite au Canada qui accepterait que ses gestionnaires investissent dans des obligations qui ne sont pas notées sur le risque de crédit. Par contre, ces mêmes caisses de retraite sont prêtes à confier des centaines de millions, même des fois des milliards, à des sociétés de gestion qui, elles, ne sont pas notées. Donc la notation a introduit une pratique de diligence, de transparence et surtout une mesure de risque qui donnait une appréciation plus indépendante aux caisses de retraite qui avaient à choisir les gestionnaires. »

Le b.a.- ba de la diminution du risque dans un investissement tel qu'une caisse de retraite c'est de bien comprendre comment ça marche. Ce n'est pas évident. Très peu de travailleurs sont équipés pour siéger à une caisse de retraite et ils sont souvent à la merci des employeurs. La FTQ, la Fédération des travailleurs du Québec, est la première centrale à avoir pris conscience de la nécessité pour ses membres de connaître le mieux possible le fonctionnement d'une caisse de retraite. Elle offre systématiquement des sessions de formation de trois jours. Ceux qui siègeront à des comités de placement des caisses de retraite, qui décideront où les fonds seront investis et dans quelle proportion, auront une formation intensive d'une semaine. Le secrétaire général de la FTQ, René Roy, croit qu'en formant des gens à la gestion des régimes de retraite, « on ne se reconnaîtra plus dans 25, 30 ans, on aura pris le contrôle de ça et on aura changé le monde en bien ».

Le grand mérite de la dernière crise est d'avoir réveillé tout ceux qui dormaient dans leur confortable bulle boursière. Et qui, comptant sur des rendements sans précédent, se sont risqués dans des aventures spéculatives en confiant aveuglément leur argent à des gestionnaires de portefeuilles. Quels gestionnaires? Ils les choisiront dorénavant avec plus de prudence et ils le surveilleront de près.



L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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