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Adaptation pour Internet : DANIELLE BEAUDOIN

Émission du 12 décembre 2003

VIEILLIR EN PRISON

Plus de 3000 détenus âgés se retrouvent dans les prisons canadiennes. On estime que près de la moitié d'entre eux ne veulent plus en sortir. Ils ont passé une partie de leur vie en prison, la plupart sont malades, handicapés, ou simplement trop vieux pour avoir un emploi.

Nous vous reparlons aussi aujourd'hui de Roméo Phillion, ce vieux détenu qui rêvait d'être libre. Après avoir clamé son innocence pendant 31 ans, il a obtenu une libération conditionnelle, en attendant que son cas soit révisé par le ministre de la Justice.

Journaliste : Anne Panasuk
Réalisatrice : 
Kristina von Hlatky

 


Garder un homme en prison coûte cher : en moyenne, 80 000 $ par année. Les détenus âgés coûtent encore plus cher. Or, le nombre de vieux prisonniers a doublé en moins de 10 ans. Et il continue de s'accroître. Ces hommes ont à la fois peur de sortir de prison et peur d'y rester et d'y mourir.
Zone libre a recueilli les témoignages de cinq hommes condamnés à la prison à vie.
Leurs propos vont vous étonner.

Alcide, le doyen de la prison

Alcide, à 66 ans, est le doyen de ce pénitencier à sécurité moyenne. On l'a emprisonné à perpétuité pour avoir commis un meurtre. Il raconte qu'il ne serait plus capable de faire les mêmes crimes, qu'il n'en aurait plus les « capacités physiques ou morales ». Alcide aura 80 ans lorsqu'il sera, peut-être, libéré sous condition : « J'essaie de ne pas trop penser loin. Je vais mourir en dedans, ça ne serait pas bon. »

Une sentence d'emprisonnement à perpétuité, sans libération conditionnelle avant 25 ans, condamne les détenus à vieillir en prison. Garder Alcide en prison jusqu'à 80 ans va coûter, par exemple, plus de 2 millions de dollars. Il n'est pas le seul. Avec 3700 délinquants âgés qui vieillissent, les prisons vont devoir se transformer en véritables hospices!

René veut mourir en prison

René veut mourir en prison, où il a passé 38 ans de sa vie sans une seule visite. Il a été condamné pour meurtre et pour avoir dévalisé une dizaine de banques. Maintenant, le roi du hold-up dépend de l'aide d'autres détenus. Il est en mauvaise santé. Il a eu un pontage, et ses artères sont bloquées à 90 %. L'homme en fauteuil roulant n'a que 55 ans. Il a vieilli prématurément. Il n'a pas de femme, pas d'amis hors de ces murs. Son chez-soi, c'est la prison. Sa famille, les hommes qui purgent une sentence à vie, comme lui.

René purge deux sentences à vie pour avoir tué ses parents. Il avait 18 ans : « Moi, j'ai tué mes parents. Je n'aurais pas dû faire ça. Quand c'est fait, c'est fait. Je me suis organisé pour effacer dans mes pensées cette chose-là. Je ne regrette pas. Au début, je ne pensais qu'à m'évader. Je me suis évadé de chacune des institutions. Je n'acceptais pas d'être enfermé. »

Ce discours lui garantit une place à vie en prison, car pour obtenir une libération conditionnelle, il faut suivre certaines règles, exprimer du remords, par exemple. René le sait bien, lui qui a été mis en liberté sous condition en 1992, après 25 ans de prison. Une liberté qui ne va durer que quelques mois, et pendant laquelle il se fera une réputation de dur. Avec un complice, il a braqué 18 banques.
René : « Je n'ai rien à l'extérieur et je retournerais à la criminalité. Je ne mangerais pas tous les jours, je n'aurais pas le super écran. Je ne veux plus sortir. C'est comme chez moi. »

Pourquoi sortir, effectivement? En prison, les soins de santé et les médicaments sont fournis. Et il n'y a pas de liste d'attente. Dehors, il devrait se chercher un logement, un travail, un médecin. René a compris que pour lui, la vie en prison est plus facile qu'en liberté.

Plus de la moitié des vieux détenus ne veulent plus sortir de prison, bien qu'ils soient admissibles à une libération conditionnelle.

Jacques le pâtissier rêve de sortir de prison

Jacques purge une sentence d'emprisonnement à vie pour meurtre. Il a fait 26 ans de prison d'un trait. Il a aujourd'hui 50 ans, et il veut sortir de prison. Mais plus l'emprisonnement est long, plus il est difficile de convaincre les autorités carcérales qu'un détenu peut s'adapter à la vie hors des murs. Jacques : « Je veux faire mes preuves dehors. La vie de prison, je suis écoeuré, tanné, ce n'est pas une vie, ça. » C'est toutefois en prison qu'il a appris la pâtisserie, son premier vrai job de toute sa vie.

Jacques pouvait être libéré sous condition en 1997, après 20 ans d'emprisonnement. Il ne l'a pas été. La libération conditionnelle, ce n'est pas un droit, mais un privilège pour lequel il faut montrer patte blanche. Jacques doit prouver qu'il a changé. On lui demande d'être suivi et testé régulièrement pour consommation de drogues. Jacques refuse de se plier à ces exigences. Cette façon d'agir élimine pourtant toutes ses chances de sortir. Est-ce une mesure dilatoire pour retarder sa libération sans avoir à s'avouer sa peur de sortir, et sans perdre la face? Jacques : « Non, au contraire, je veux sortir, mais avec mon plan de sortie. »

Il a demandé à sortir une journée, de temps à autre, sous escorte. Cela vient de lui être refusé. Après 26 ans en prison, il n'a plus d'amis, ni de parents qui veulent le revoir.

Une nouvelle chance pour cet autre Jacques?

Jacques a maintenant 62 ans. Il a fait 26 ans de prison, pour meurtre. Lors d'un vol par infraction, Jacques et son complice ont tué 5 personnes. Après 20 ans d'emprisonnement, Jacques a été libéré sous condition. Mais au lieu de rester à la maison de transition, il est parti pour les États-Unis. C'est un bris de condition. Il est retourné en prison. C'était il y a 6 ans. Jacques veut qu'on lui donne encore sa chance. Entre-temps, il se plaint de tout : des conditions d'hébergement, des délais pour être opéré, de l'absence de programmes de réinsertion pour les détenus âgés.

Les vieux détenus obtiennent rarement une libération conditionnelle, à cause de leur manque de savoir-vivre en société et non parce qu'ils sont dangereux. Pour gagner une autre liberté conditionnelle, Jacques doit prouver qu'il aura un travail et un lieu où aller vivre. Cet homme a de graves problèmes de santé. En plus de souffrir d'emphysème, il a déjà fait un infarctus. Et il a été opéré pour un glaucome aux yeux. Chaque fois, il a été hospitalisé sous bonne garde. Un détenu âgé coûte cher, trois fois plus cher qu'un détenu plus jeune, à cause des soins de santé.

La deuxième vie de Marcel

Ceux qui sortent finalement de prison doivent séjourner dans une maison de transition, où ils sont logés et nourris. Marcel vient d'être libéré sous condition. Il a passé 39 ans en prison. Une nouvelle liberté entravée par les 15 mètres de tuyau qui le lient à sa bonbonne à oxygène. Une liberté sous contrôle aussi, où chaque déplacement est surveillé. Même hypothéquée, c'est pour lui une deuxième vie. Marcel avait été condamné à la peine de mort lorsqu'il a été reconnu coupable d'un meurtre. Il ne savait ni lire ni écrire. Il est de la première génération d'hommes dont la peine de mort a été commuée en prison à vie. Un choix de société qui fait que des détenus vieillissent et meurent en prison. Il a d'abord passé 28 ans en prison. On l'a libéré en 1990. Il avait alors 51 ans. Il ne s'est pas adapté à la vie en société. Il a repris le chemin de la prison, pour bris de condition.

Ce n'est pas rare. Un détenu sur cinq ne respecte pas les conditions de sa libération. Marcel : « Ça fait peur de sortir. Je n'ai jamais voulu sortir. Je me sens trop vieux. Je ne suis pas riche. Quand je vais sortir d'ici, ça va coûter très cher en médicaments et bonbonnes. »

Après la maison de transition, finie la prise en charge. Marcel doit se trouver un logement et se débrouiller pour vivre avec sa pension de vieillesse. L'autre possibilité, c'est la maison de retraite, où Marcel pourrait circuler en fauteuil roulant et recevoir des soins. Mais Marcel craint d'être surveillé. Et il craint que. dans un foyer, il ne lui faille cacher son passé de prisonnier. Marcel : « Je sens déjà une honte en moi, une honte de mon crime. Même si je ne suis pas fort, ils me voient comme un criminel encore. »

Devrait-on garder Marcel en prison pour son propre bien? Que devrait-on faire avec ces détenus âgés? Les libérer plus tôt pour qu'ils puissent s'adapter à la vie en société? Ou les garder en prison indéfiniment, quitte à transformer nos prisons en hospices?

La liberté conditionnelle pour Roméo Phillion

Il y a deux ans, nous vous avions présenté Roméo Phillion, cet homme détenu depuis 31 ans dans les prisons fédérales pour un crime qu'il affirmait ne pas avoir commis. Un cas d'erreur judiciaire qui, en partie grâce à notre reportage, est en voie d'être réexaminé. Roméo Phillion, âgé de 64 ans, a obtenu en juillet dernier une libération conditionnelle en attendant que son cas soit révisé par le ministre de la Justice.
Kristina Von Hlatky et Anne Panasuk ont assisté à ce moment mémorable.

Cliquez ici pour plus de détails>>>

Vous pouvez revoir l'émission Place publique en compagnie de Madeleine Roy et de la journaliste Anne Panasuk. Une version abrégée est également disponible en format texte.


 


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie


POUR EN SAVOIR PLUS

Des services pour les détenus :

Option-Vie
Service qui veut favoriser la réinsertion sociale des condamnés à perpétuité.

Service Oxygène
Service pour les détenus âgés logé à la maison de transition Cross Roads
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Association de réhabilitation sociale du Québec

Office des droits des détenus


Des études et réflexions sur le sujet :

« Diversité de réactions à l'emprisonnement prolongé : conséquences pour la gestion des détenus condamnés à de longues peines »
Un rapport de Frank J. Porporino, Ph. D. pour la Direction de la recherche et des statistiques du Service correctionnel du Canada

« La santé physique et mentale des délinquants âgés »
Une étude de Marlo Gal - Établissement Mountain, Service Correctionnel du Canada
. Mai 2002 (format PDF)

« Le vieillissement de la population pénitentiaire du Québec »
Réflexions du criminologue Pierre Landreville dans la Revue Sociologie et sociétés (format PDF)


Un portail d'information sur les prisons :

Prison.eu.org
Une section sur la détention des personnes âgées ou malades



L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.


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