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Invasion
de favelas
Il
y a dix ans, il n'y avait rien ici. Aujourd'hui, c'est Jardin Elisa
Maria, une « favela », un bidonville en voie
d'urbanisation, comme on dit à Sao Paulo. Un quartier bâti
à l'origine sur un terrain municipal squatté par des
familles pauvres sans abri. Au début, la municipalité
a tenté d'expulser les familles, de les renvoyer chez elles,
mais les gens se sont incrustés, ils ont construit des maisons
plus solides. Pendant des années, ils n'ont eu ni eau, ni
égouts, ni électricité, mais graduellement,
la ville a dû accepter de leur fournir des services. C'est
ainsi que les favelas se construisent et deviennent, pratiquement
du jour au lendemain, un nouvel état de fait pour la municipalité.
Quand les premières familles s'installent, elles partagent
le terrain occupé en lopins, qu'elles redivisent par la suite
pour vendre des parcelles à d'autres arrivants. C'est ainsi
que la population d'une favela, une fois implantée, peut
doubler, et même tripler, en quelques années.
L'espace
est tellement précieux à Sao Paulo, que même
dans la pire favela, les places disponibles sont l'objet de spéculation.
Une petite cabane minable se vend jusqu'à 1000 reals, soit
l'équivalent de 400 dollars canadiens. Une fortune pour les
familles pauvres du quartier.
Depuis
deux ans, les plus démunis de Sao Paulo ont mis beaucoup
d'espoir dans une femme, Martha Suplicy, la « prefeita »
comme on le dit ici, la mairesse de la mégapole. Ancienne
vedette de télévision, psychanalyste issue d'une grande
famille de Sao Paulo, Martha, comme tout le monde l'appelle, est
une des plus importantes personnalités du Parti des travailleurs
qui dirige maintenant le Brésil. Pour se faire élire
à la mairie il y a deux ans, elle a fait beaucoup de promesses
et provoqué de grandes attentes.
Comment
gérer un monstre pareil?
L'hôpital
Das Clinicas de Sao Paulo est un établissement public de
1000 lits, le plus gros complexe hospitalier d'Amérique latine.
Avec ses pavillons spécialisés, ses centres de recherche,
Das Clinicas s'étend sur un terrain de un kilomètre
carré, en plein centre-ville. La clinique externe, qui occupe
un édifice à elle seule, reçoit plus de 10 000
patients par jour. Le problème, c'est que ces services ne
sont accessibles que dans le centre de la ville. En périphérie,
dans les quartiers pauvres et les bidonvilles, les services médicaux
sont presque inexistants, parce que les médecins, mal payés,
ne veulent pas y travailler.
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Une
ligne de métro transporte 1,3 millions de gens : Montréal
au grand complet.
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Le
transport, c'est le deuxième problème le plus visible
de Sao Paulo, après celui des favelas. Sur une population
de 18 millions dans la ville seulement, on compte plus de 4 millions
de voiture en circulation. Le transport par autobus est réglementé,
mais les compagnies qui assurent le service sont privées,
et très inefficaces. La
croissance vertigineuse de la population aurait dû amener
les autorités à investir massivement dans les transports
publics, mais les bonnes décisions n'ont jamais été
prises. Depuis quelque temps par contre, la préfecture et
le gouvernement de l'État de Sao Paulo ont décidé
de poser les gestes qu'il faut. Dans une vieille station de chemin
de fer, on a entrepris des travaux visant à interconnecter
les trains, le métro et certains réseaux d'autobus.
Bombardier est un des partenaires du projet.
Pour
contourner ces attentes interminables, même la mairesse fait
parfois ce que les plus riches ont les moyens de faire : se transporter
en hélicoptère. On dit que Sao Paulo est la ville
au monde où on utilise le plus l'hélicoptère,
après New York et Tokyo. Le bruit que cela cause devient
de plus en plus insupportable.
Pour
régler ses problèmes de croissance les plus urgents,
la mégapole de Sao Paulo aurait besoin de plusieurs dizaines
de milliards de dollars. Mais des années de mauvaise gestion
ont gonflé la dette de la ville, et la situation économique
du Brésil dans son ensemble ne permet plus aux administrations
publiques d'accroître leur endettement. Pour financer ses
projets, la mairesse, Martha Suplicy, a adopté un remède
de cheval : un impôt foncier progressif, que les contribuables
paient en fonction du prix de leur propriété : une
façon de financer le développement de Sao Paulo par
les plus riches. Une mesure plutôt impopulaire chez ces derniers.
Des
riches dans leur tour d'ivoire
Aux
antipodes des favelas, on retrouve des banlieues huppées
comme Alphaville. Une vaste zone industrielle, et surtout résidentielle,
avec ses tours d'habitation d'un luxe inouï et ses quartiers
surprotégés comme de vraies forteresses. Pour les
gens qui en ont les moyens, des banlieues fortifiées comme
Alphaville sont une bouffée de sécurité et
de liberté dans une ville ultra-violente, où on doit
se méfier constamment des autres. Il y a en moyenne plus
de 12 000 meurtres par année à Sao Paulo, dont un
millier sont attribués à la police. En comparaison,
on compte 600 meurtres par an à New York, et une cinquantaine
à Montréal. La police est omniprésente, mais
elle est impuissante, et surtout très corrompue.
Ceux
qui ont les moyens vivent tout simplement à l'écart
de la société normale, dans un mode surprotégé
et très discret. C'est ce qui fait le succès de Daslu,
une des boutiques de mode les plus luxueuses d'Amérique latine.
Située en plein cur de Sao Paulo, elle n'est pas visible
de la rue, et on y accède en passant par des contrôles
de sécurité sophistiqués. Les clientes arrivent
avec leurs voitures blindées et sont accompagnées
de gardes du corps, qui attendent à l'extérieur le
temps du magasinage à l'intérieur. On ne vient ici
que sur rendez-vous, et il y a des listes d'attente.
Humaniser
la mégapole
Pour
sécuriser et surtout tenter d'humaniser cette ville, toutes
sortes d'initiatives commencent à prendre forme. C'est le
cas ici, dans le quartier Villa Madalena. Il y a quelques années,
c'était un ghetto très violent, contrôlé
par des familles venues du Nordeste, une des régions les
plus pauvres du Brésil. Graduellement, le quartier a été
envahi par des artistes et des intellectuels qui essaient de la
transformer. Gilberto Dimenstein, un journaliste d'un grand quotidien
de Sao Paulo, a eu l'idée, lors d'un séjour à
New York, d'utiliser l'esprit créatif des gangs de rue. Il
a créé un organisme qui s'appelle Aprendiz pour impliquer
les jeunes dans la promotion de leur quartier. Aujourd'hui, Aprendiz
engage plus d'une centaine de jeunes qui font des murales à
travers la ville. Le projet a tellement bien fonctionné que
l'UNESCO l'a classé, cette année, projet éducatif
par excellence.
Les
autorités de Sao Paulo sont convaincues qu'en développant
l'éducation et les infrastructures de loisir dans les quartiers
défavorisés, on pourra réduire la criminalité
et le chômage du même coup. C'est ainsi que la mairesse
ouvrira des dizaines de télécentres comme celui-ci
pour mettre des ordinateurs à la disposition des plus défavorisés.
Pendant les deux premières années de son mandat à
la mairie, Martha Suplicy devait se battre contre un gouvernement
fédéral hostile pour mettre en place ses réformes.
Mais aujourd'hui, les choses commencent à changer
grâce à l'arrivée au pouvoir de Lula. Le président
Da Silva, lui aussi du Parti des travailleurs, veut étendre
à l'ensemble du pays l'esprit des réformes commencées
à Sao Paulo.
Mais
par-dessus tout, tous s'entendent pour dire que le moyen de sauver
la ville passe par la création d'un sentiment d'appartenance.
Les citoyens y vivent comme s'ils étaient des étrangers,
avec détachement.
Il
y a au moins une chose qui les unit. Quand tout va mal, quand l'avenir
est sombre, il reste le soccer. Le sport national du Brésil,
le seul endroit où riches et pauvres laissent tomber leurs
différences pour bâtir ensemble ce qui fait leur fierté
partout dans le monde.


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L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada
le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion
sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche
à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.
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