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Émission du jeudi 1er avril 1999

Poisson d’avril!

La tradition du 1er avril remonte à 1564, et c’est Charles IX qui en est le responsable. Je vous raconte comment tout cela a commencé.

Charles IX avait fait paraître une ordonnance fixant le premier jour de l’année au début de janvier en lieu et place du 1er avril, date qui marquait le début de l’année depuis longtemps. Bien sûr, cela a suscité des réactions : certains étaient d’accord pour le changement, des jeunes pour la plupart qui n’avaient pas connu mieux… [rires], mais il y avait des contestataires, en général des personnes plus âgées... Pris en grippe par les tenants du changement, ces " conservateurs " ont alors commencé à recevoir des poissons derrière la tête – un peu avancés les poissons... Un mauvais tour à leur jouer, en quelque sorte. Et c’est ce qui a donné naissance à la tradition du poisson d’avril, qui n’est plus aujourd’hui qu’une plaisante excuse pour jouer un tour à quelqu’un.

J’ai toujours pensé que l’année devrait commencer le 1er avril, parce que l’année débute véritablement avec le printemps, symbole de retour, de renaissance. Pour la faire commencer avec la mort apparente de la nature, Charles IX devait avoir des raisons qui, encore, me dépassent.

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Pâques :
et si on célébrait à nouveau le printemps!

Quand j’étais petit (on dirait une chanson de Trenet…), Pâques était une fête très importante, un grand repère durant l’année. En ce temps-là, j’étais livreur chez un épicier de fruits et légumes. Pour les livraisons, je disposais d’une bicyclette, un de ses véhicules complètement dépassés par les événements qui, d’ailleurs, m’apparaissait plus comme un instrument de torture… – Je le pense toujours [rires]. Il arborait, accroché au guidon, un immense panier, si bien que, lorsqu’on donnait un petit coup de côté et qu’il y avait 75 livres de marchandises dedans… Oups! Il fallait tout ramasser…

Je me rappelle que je gagnais à l’époque 1 $ par semaine : 25 ¢ le vendredi soir, 50 ¢ le samedi, 25 ¢ le dimanche. Et comme le Cadbury ou le Coke était à 5 ¢… Mon salaire de la Semaine Sainte était toujours un peu plus important, parce que la semaine de travail était plus longue.


Aujourd’hui, les grandes fêtes sont plutôt des événements qu’on vit légèrement, sans repère. Et c’est peut-être ce qui explique en partie notre désarroi collectif et personnel. Si l’on n’est pas bien dans l’espace comme dans le temps, on souffre d’aliénation collective.

Après le Carême, qui était un peu comme une retraite et qui s’achevait avec la Semaine Sainte, les gens s’imposaient l’exercice exigeant de la visite de sept églises et des cérémonies, spectacle un peu difficile à suivre qui se déroulait au ralenti. La vie se déroulait avec le sentiment que nous avions à vivre, de temps à autre, un événement important, et non pas de le regarder passer un peu comme devant une vitrine. Avant Pâques, on avait fait la Mi-Carême, comme une pause entre les deux. Puis arrivait le vrai jeûne et la Semaine Sainte : à partir du jeudi, mes amis, c’était l’eau et le pain sec… Le Samedi Saint, les cloches revenaient de Rome, c’était de grandes voyageuses. Je me demande si nous sommes maintenant plus avancés, après nous être libérés de ces contraintes – qui présentaient l’avantage de nous inciter à prendre conscience de nos racines, en somme. Ce n’est pas un regret chez moi : voyez-y plutôt une interrogation. Mais c’est surtout de l’importance qu’avait Pâques au niveau personnel que je voulais témoigner.

Pour ceux d’entre vous qui ont vécu cela, vous vous rappellerez que Pâques c’était le jour où tout le monde étrennait : d’abord, des chaussures, généralement en cuir verni – qui craquaient tant elles étaient neuves (en cuir patant, disait-on à l’époque) –, puis une belle chemise, blanche bien entendu. Souvent, la jeune fille étrennait son premier petit sac à main pour l’occasion. Tout le monde ou presque ressuscitait de ses " guenilles ". Les enfants comme les adultes étaient vêtus de neuf. Et c’était encore plus évident pour les dames qui se toilettaient pour l’occasion. Ah les chapeaux! À l’époque, c’était le règne des chapeaux : avec des plumes, des voilettes, des bosses sur le côté et des petits grelots de couleur. Il y en avait des fleuris, et même des fruités, la plupart du temps en paille, pour montrer que l’hiver était bien fini. La résurrection… c’est ce à quoi cette fête était associée, dans nos cœurs, dans nos têtes ainsi que dans nos coutumes.

Et pour ce qui est de la bouffe, cette fête, après la période maigre du Carême, était

associée au jambon et autres cochonnailles. Dans la vitrine du boucher, on pouvait voir une tête de porc avec dans les naseaux des fleurs de papier crêpé, mauves et jaunes, les couleurs associées à Pâques. Dans le même temps, on se rendait à la cabane à sucre et cela donnait lieu aux abus auxquels ce lieu invite.

Je me souviens qu’une année, une bonne part des économies que j’avais faites depuis un certain temps étaient passée dans l’achat de ce chapeau que j’étrennais. Une de mes tantes, qui se piquait de bilinguisme, répétait volontiers que, à Pâques, il fallait être swell. Vous souvenez-vous de cette expression? Une autre qui a été enterrée en chemin. Et swell nous étions, ressuscités d’entre les morts, revenus à la vie… Et tout cela s’est perdu dans les années cinquante. Aujourd’hui, on ne " s’habille " plus pour Pâques, sauf peut-être encore quelques nostalgiques… Les temps changent. Par exemple, moi, j’ai vécu les célébrations pascales traditionnelles quand j’étais en culottes courtes, et quand les jupes étaient longues. Maintenant, c’est tout l’inverse. Même que certains jeunes peuvent s’asseoir à deux ou trois dans un seul pantalon.

C’est qu’on ne s’habille plus chic, maintenant que la dignité a foutu le camp : on met plutôt l’accent sur être soi-même, sans artifice. Mais le débraillé général est parfois troublant : jusqu’aux grands-mères qui se promènent dans les centres d’achats en survêtements, les indignes! J’ai remarqué, un jour où je me trouvais à l’urgence, que des médecins portaient des jeans. Dans le métro, on a de plus en plus l’impression que tous les jours c’est l’Halloween : des broches dans le nez, des anneaux partout, des maquillages bizarres, des cheveux couleur arc-en-ciel, des bretelles qu’on porte à l’extérieur, et tout le bazar. Je me dis que l’Halloween, c’est peut-être la seule fête pour laquelle on s’habille encore.

Chaque saison a sa grande fête : dans la religion chrétienne, il y a Pâques au printemps, Saint-Jean Baptiste au solstice d’été, Action de grâces à l’automne ; Noël à l’hiver. Dans d’autres religions, on célèbre la naissance du gourou, du fils de Dieu...


symboles pascaux : féminins, évidemment…

On associe plusieurs symboles à Pâques, et au printemps également. Dans notre culture, le lapin est souvent associé à Pâques, puisque, comme vous le savez, le printemps est une période de fertilité, et les lapins sont connus pour leur vigueur – ce n’est plus de la multiplication des pains, mais bien de celle des lapins dont il s’agit… [rires]

Le symbole pascal le plus important est sans contredit l’œuf, promesse de naissance. Il y a donc plusieurs interprétations associées au début du printemps : à un niveau, on y voit la fécondité, la fertilité donc, symbole de vie nouvelle, de début, et à un autre niveau, on voit la promesse de renaissance après la mort. D’ailleurs, si vous y regardez de près, vous remarquerez que les urnes funéraires sont une interprétation de la forme ovoïde, comme un œuf déposé sur une base. Au départ, il y avait une base qui soutenait un œuf d’argile ou d’autre matière, mais avec le temps, on a fusionné les parties si bien que maintenant, on ne réalise plus qu’il s’agit en fait d’un œuf et que c’est le symbole d’une renaissance dans une autre dimension. Dans certaines cultures, on associe cette idée à celle de la réincarnation. Enfin, l’œuf s’apparente à la chrysalide, au cocon du papillon. Et justement, le papillon est un symbole de l’âme qui s’envole, autre symbole printanier.

Dans la symbolique de Pâques ou du printemps, il faut aussi tenir compte de l’eau et de la terre, qui sont deux éléments féminins à l’origine de toutes choses : l’eau précède l’organisation du cosmos alors que la terre produit des formes vivantes. Les eaux représentent la masse de l’indifférencié, et la terre, les germes des différences. Dans l’évolution générale du cosmos, les cycles aquatiques s’étendent sur des périodes plus longues que les cycles telluriques [de la terre]. C’est très important d’associer l’eau au printemps, et c’est exactement ce que l’on fait avec l’eau de Pâques. On croirait que c’est une tradition récente ou associée au christianisme, mais il s’agit en fait d’une coutume païenne qui associait l’eau au printemps, au mois d’avril. À travers une symbolique d’interprétation beaucoup plus proche de notre culture, il y a l’eau de la naissance, le liquide amniotique, l’eau du baptême; l’eau également comme agent de connaissance, autrement dit, de résurrection.

Il me semble qu’on a ici fait le tour des éléments de base qui permettent d’asseoir le grand mythe du présent associé à Pâques.

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Pierre Teilhard de Chardin :
Hymne à la Matière

Dans l’évolution, tout se passe comme si on allait constamment du plus simple vers le plus complexe. Par exemple, la cellule commence par se multiplier elle-même, puis devenir plus complexe en s’unissant à d’autres cellules : on voit alors apparaître des animalcules assez simples, puis des animaux un peu plus gros et plus complexes. C’est ainsi que tout le vivant évolue en se complexifiant. Aussi, l’histoire du cosmos nous montre que l’univers suit la même logique d’évolution : selon la théorie du Big Bang, l’explosion initiale aurait dégagé une immense énergie créant l’espace qui, au fur et à mesure de son expansion, est devenu de plus en plus complexe.

... pour comprendre le Monde, savoir ne suffit pas : il faut voir, toucher, vivre dans la Présence, voir l’existence toute chaude au sein même de la réalité

Il y a fort longtemps, ces idées germaient dans la tête et sous la plume de Teilhard de Chardin. J’ai sous les yeux certains de ses écrits qui datent de la Première Grande Guerre mondiale, dans lesquels il exprimait ce genre de réflexions. Je trouve que la pensée de Teilhard de Chardin est toujours très actuelle. Alors imaginez, puisque c’est actuel pour nous, qui sommes à la fin de ce siècle, comment cela a été perçu au début du même siècle. Sa vision de l’évolution était très avant-gardiste, pour ne pas dire absolument non orthodoxe.

Paléontologue, Teilhard de Chardin était un homme de Science. Il était non créationniste, pour une part en tous les cas. Je parlais tout à l’heure de la chrysalide et du papillon à propos de la symbolique pascale : il y voyait aussi un symbole de l’esprit qui se dégage, qui se libère de la matière de plus en plus. Aujourd’hui, on a le sentiment – si on n’est pas en train de détruire notre habitat – qu’on serait par ailleurs engagé sur une voie de progrès véritable à travers une technologie qui appelle de plus en plus l’immatériel. Quand on réalise tout ce qu’on peut mettre comme information sur un CD-Rom, on se retrouve vraiment dans l’immatériel par rapport aux bouquins de l’Encyclopédie Universalis.

Il y a également cette idée intéressante chez Teilhard de Chardin que plus la matière se complexifie, plus elle tend à se spiritualiser. Tout ce qu’il écrivait déjà à son époque montre à quel point il était bien conscient de cette réalité, malgré le fait que, jésuite, il était membre de la Compagnie de Jésus. Il tentait de demeurer aussi juste que possible dans ses rapports avec l’Église, mais il écrivait des textes qui allaient dans le sens du propos que je vous tiens. En 1919, dans une lettre qu’il adressait à sa parente Marguerite Teilhard-Chambon, il écrivait ceci : " Ce seront donc là encore des pages pour amis " Il faut se rappeler que, pendant des années, les écrits de Teilhard de Chardin ont circulé seulement parmi ses amis. De temps en temps, un de ses textes paraissait lorsqu’il était à teneur plus scientifique, mais sans toutefois être gênant pour la foi. Bref, ce devait être une situation très difficile pour lui.

D’après :

TEILHARD DE CHARDIN. Écrits du temps de la Guerre : La puissance spirituelle de la Matière, Éd. du Seuil,1965.

TEILHARD DE CHARDIN. Écrits du temps de la Guerre.


Pour vous aider à mieux comprendre sa pensée, à la lumière des explications simplifiées que je vous ai fournies, je vous communique cet extrait : " L’unification du Multiple, qui est le rôle de l’Esprit, n’est pas encore achevée. Ainsi, l’Esprit a-t-il sans cesse besoin de matière nouvelle pour monter plus haut dans l’unification (à condition de ne pas se laisser ramener en arrière, vers le plural, par cette Matière). La Matière est, en quelque sorte, ce dont se nourrit l’Esprit dans son effort ascensionnel. Elle a, en ce sens, une ‘ puissance spirituelle ’. Par sa résistance, elle oblige l’esprit à travailler et à lutter; par sa nouveauté (évolution), elle l’oblige à chercher sans cesse; par son opacité, elle nous fait désirer l’au-delà, etc. "

J’ai relu avec le plus grand intérêt ce texte de Teilhard de Chardin qui fait partie des Écrits du temps de la Guerre, et qui s’intitule " La puissance spirituelle de la Matière ". On y sent comme une connotation panthéiste dans un sens que je ne voudrais pas tenter d’analyser en profondeur. Lui-même d’ailleurs s’en est expliqué et ça ne lui a pas apporté que des amis. Il faut dire que l’idée selon laquelle le Divin est présent dans l’ensemble de la matière n’est pas considérée comme très orthodoxe par certains milieux religieux. Mais n’allons pas plus loin dans ces considérations théologiques.

" Jamais, jamais, écrivait-il aussi, si tu veux vivre et croître, tu ne pourras dire à la Matière : ‘ Je t’ai assez vue, j’ai fait le tour de tes mystères, – j’en ai prélevé de quoi nourrir pour toujours ma pensée. ’ Quand même, entends-tu, comme le Sage des Sages, tu porterais dans ta mémoire l’image de tout ce qui peuple la Terre ou nage sous les eaux, cette Science serait comme rien pour ton âme, parce que toute connaissance abstraite est de l’être fané, – parce que, pour comprendre le Monde, savoir ne suffit pas : il faut voir, toucher, vivre dans la Présence, voir l’existence toute chaude au sein même de la réalité. " Le texte dans sa totalité continue sur cet élan, c’est vous dire le souffle…

Sur le plan philosophique, je pense qu’on pourrait dire, pour ceux que cela intéresse, que son discours n’est pas sans apparentement avec la pensée de Spinoza, ce qui est aussi un des reproches qu’on faisait à Teilhard de Chardin.


Il termine cette œuvre par un Hymne à la Matière.

" Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher, toi qui ne cèdes qu’à la violence et nous forces à travailler si nous voulons manger.

" Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores si nous ne t’enchaînons.

" Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible, Réalité toujours naissante, toi qui en faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la vérité. " Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, éther sans rivages,  – triple abîme des étoiles, des atomes et des générations,  – toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèles les dimensions de Dieu.

" Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

" Bénie sois-tu, mortelle Matière toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

" Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous-mêmes et de Dieu.

" Toi qui meurtris et toi qui panses, toi qui résistes et toi qui plies, toi qui bouleverses et toi qui construis, toi qui enchaînes et toi qui libères,  – Sève de nos âmes, […] Matière, je te bénis. 

[…]

" Pour t’atteindre, Matière, il faut que partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

" Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

" Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

" Enlève-moi là-haut Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlèves-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers. "

Que c’est lyrique tout ça!

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

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