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Émission du jeudi 4 février 1999

Transmettre le savoir

Apprendre, enseigner, léguer, transmettre, voilà un thème qui me touche beaucoup.

" Le parent veut transmettre à l’enfant, le maître à l’élève et l’esprit au corps. En retour, l’enfant forme le parent, l’élève le maître et le corps l’esprit. Dans les deux sens, un troisième thème souffle toujours : la transmission elle-même. " C’est l’introduction d’un dossier sur la transmission paru dans le dernier numéro de Nouvelles Clés (N° 20), une publication française qui se définit comme " La revue du développement personnel ".

On trouve aussi dans ce numéro un article qui parle de nous : " Nos cousins ' mutants ' du Québec ", écrit par Patrice van Eersel qui, justement, était de passage à Montréal il y a peu de temps. On y mentionne les noms de Christian Lamontagne, le créateur du Guide Ressources, celui de Jacques Viau, qui tient la librairie Biosfaire, et même de Jacques Languirand : c’est étonnant de constater que c’est dans une publication française qu’aura paru le premier article sur le site Internet Par quatre chemins...

D’après :

VAN EERSEL, Patrice. " Apprendre. Enseigner. Léguer. Transmettre… ", Nouvelles Clés (N° 20), hiver 1998-1999.


Transmettre… Grande question que l’enseignement. Patrice van Eersel souhaite que l’on change d’attitude vis-à-vis de la transmission – il parle de la France mais je suis certain que c’est aussi valable pour nous. " Savoir quel monde on va léguer aux jeunes préoccupe quiconque éprouve un minimum de sens des responsabilités – quiconque ne dort pas comme une bûche et a, par exemple, des enfants ", écrit-il dans cet article intitulé " Apprendre. Enseigner. Léguer. Transmettre… ". " Pris dans le maelström de la médiatisation et de l’urbanisation, qui peut, aujourd’hui moins que jamais, prétendre savoir ce qu’il laisse à ses rejetons? Ne parlons pas des maîtres – encore que le peu qu’il m’ait été donné d’apercevoir du regard de quelques grands montrait un mélange de certitude et de désarroi, comme s’ils mesuraient l’ampleur d’un désastre. "

À ce propos, il rappelle un entretien qu’il a eu avec le physicien David Bohm au sujet de " l’étrange dématérialisation de la matière ". Ce dernier estimait que la perception qu’on avait de la matière solide s’est évanouie à la suite de l’avènement de la mécanique quantique. Il a fait mention de la difficulté de sortir d’une vision antérieure et justement de transmettre cette nouvelle révolution copernicienne. Pourtant, près d’un siècle s’est écoulé depuis la formation des équations de la mécanique quantique qui démontrent, finalement, que tout est énergie, tout est dans tout et vice-versa.

Je serais porté à dire, après avoir pris connaissance de ce dossier, que pour bien comprendre de quoi il s’agit, la clé se trouve dans cette formule que j’aime employer quand il est question de transmission – et je tiens cela de mes maîtres : On transmet ce que l’on est. Par le biais, bien sûr, de ce que l’on sait et de ce que l’on fait. Mais essentiellement, on ne peut transmettre que ce que l’on est. À plusieurs reprises dans ce dossier, il est dit que " la transmission de l’essentiel ne se décide sans doute pas. Elle est, c’est tout. Par influence, osmose, exemple. – Le message c’est le médium, c’est celui qui apporte le message. – Elle ne peut donc être bonne que si le transmetteur existe vraiment. Incarné, vivant, agissant. La question de la transmission se trouve alors à être poussée vers le centre, le ventre, le cœur ", écrit van Eersel. C’est intéressant, car on est ici confronté à une perception nouvelle de la transmission.

On dit maintenant que les enfants peuvent tous apprendre l’essentiel de l’ordinateur. L’essentiel? Non. Ils peuvent apprendre ce qu’on a à communiquer, ce qu’on fait, ce qu’on sait mais ils ne peuvent apprendre l’essentiel que du contact humain. En un sens, l’ordinateur peut relativement nous libérer des contenus lourds de ce qui doit être communiqué et de nous laisser la part du lion, si je peux dire, qui est de transmettre l’essentiel : ce que l’on est. Maintenant, c’est très exigeant parce qu’il faut être, d’abord. On peut aussi se demander " ce que nous ont légué nos parents?, propose van Eersel. Pour beaucoup d’entre nous, un irremplaçable amour, heureusement – et l’injustice des destins frappe d’abord là. "

" Le rapport maître-élève prend racine dans ce rapport parent-enfant, continue-t-il plus loin. Mal comprise, foulée aux pieds, confondue avec le rapport maître-esclave, c’est une problématique qui obstrue notre accès de meilleure approche de la transmission. "

D’après :

PALMA, Albert. " L’art du geste ", Nouvelles Clés (N° 20), hiver 1998-1999.


instruire les autres

Parmi les gens qui prennent position sur la transmission, il y a, par exemple, Albert Palma, auteur de La Voie du Shintaido, qui affirme que le mot transmission n’avait pas de sens particulier pour lui avant qu’il se rende au Japon. " J’ai découvert cette dimension là-bas, avec les arts martiaux. Je n’étais pourtant pas quelqu’un de particulièrement inattentif, mais rien ne m’avait sensibilisé à cette idée dans la culture européenne. La différence fondamentale entre l’Orient et l’Occident, de ce point de vue, date de la Renaissance, quand l’artiste a commencé à être moins transmetteur qu’égotiste. "

Albert Palma a étudié la voie du geïdo, qui est la voie des arts. Traditionnellement, cela correspond à l’ensemble des arts : le sabre, la poésie, la calligraphie, la danse et l’art du bouquet. J’aime bien l’idée que ceux qui empruntent cette voie apprennent à manier le sabre et aussi à confectionner des bouquets. Palma, lui, a ajouté à cela le théâtre, les percussions, la philosophie. " Un Japonais de la geïdo – donc de cette voie des arts – édifie tout son art en vue des générations futures, dit-il. Pour lui, un artiste est donc d’abord un éducateur. […] Être senseï – le terme employé pour désigner le maître dans la tradition zen –, c’est relier. La chose la plus difficile au monde. Allez relier des êtres parcellaires dans un monde déchiré! "

D’après :

AMAR, Yvan. " Lumière ", Nouvelles Clés (N° 20), hiver 1998-1999.


la conscience se transmet-elle?

Ivan Amar, qui participe lui aussi à ce dossier, est écrivain et éditeur : il a écrit, entre autres, Les Béatitudes. " Peut-on transmettre de la conscience à quelqu’un? se demande-t-il. C’est la première question que l’on doit se poser, dans le cadre de la spiritualité, au sujet de la transmission. Car l’axe essentiel de toute spiritualité non dénaturée est d’être conscient. Et la transmission à ce niveau devrait se passer entre quelqu’un qui est conscient vers quelqu’un qui se trouve en déficit de conscience. Donc, qui essaye de partager la clarté de conscience dans laquelle il se trouve afin de créer un supplément d’âme et d’ouverture chez l’autre. C’est là ce qui distingue la transmission spirituelle de l’acte simple de transmettre un savoir de génération en génération ou des informations d’ordre culturel, technique ou autres. Dans le cadre de la transmission de conscience, le paradoxe est qu’il faut transmettre à quelqu’un un état d’être qui se trouve déjà en lui : il suffit d’éveiller cela. On ne doit rien donner, l’autre n’a rien à recevoir, mais pourtant il se passe quelque chose. "

Évidemment, transmettre un état d’être n’a rien à voir avec l’enseignement de l’algèbre. Ou peut-être, au contraire, que ça a beaucoup à voir si la personne qui enseigne l’algèbre a cette préoccupation de la conscience, et qu’à travers son enseignement, elle est capable de passer son intérêt pour la dimension spirituelle…


la grâce de la transmission

Marie-Madeleine Davy, qui vient de disparaître à 95 ans, a écrit un texte sur la grâce de la transmission. Directeur de recherche au CNRS, elle était une spécialiste incontestée du 12e siècle français et a traduit Découvrez le sens de la présence divine. Mais son cheminement le plus intéressant, d’après moi, fut celui de sa vie intérieure dans l’action. Elle a fait partie de la Résistance pendant la Seconde Guerre en France, a côtoyé Simone Weill, Pierre Teilhard de Chardin, etc.

" Les valeurs spirituelles sont rigoureusement indépendantes du religieux, écrivait-elle alors qu’elle était déjà malade. L’approche du sacré résulte de la présence de l’invisible. Présence entièrement gratuite. Celle-ci ne se mérite jamais. Dans chaque cas, elle se montre neuve. Lorsqu’elle éclate l’individu est modifié. L’âge s’efface. Transfiguration du visage, en particulier du regard. Tout d’un coup l’être humain se trouve placé dans un état différent. Cette soudaineté est à retenir. On ne saurait parler d’une préparation antérieure. Le passage se montre immédiat, inattendu, impossible à décrire après sa venue. Aucun rapport ne peut s’établir avec ce que certains auteurs nommeront initiation. " Étonnant ce texte constitué de petites phrases courtes, qui martèlent.

Plus loin, elle rappelle que " le souvenir d’avoir assisté à une transfiguration semble s’atténuer. Il demeure vivant, explique-t-elle. Sa réalité ne devient pas le sujet d’un doute, d’une interrogation. Il ne s’agit pas de consentir ou de refuser. Aucun choix n’est possible. Une passivité subtile s’impose. Celui qui a été la proie, le bénéficiaire de ce phénomène, n’a pas à souhaiter sa répétition. Son désir serait totalement vain. Supposons que cette visite du sacré s’opère lors d’une conférence. Dans le public, seulement quelques personnes se montreront susceptibles de le remarquer. L’accueil de cet accès au sacré ne concerne qu’un tout petit nombre. Un seul regard peut en témoigner. Lors d’une visite chez quelqu’un, une brève transfiguration peut avoir lieu. Sans doute est-il préférable de ne pas la faire remarquer. La discrétion s’impose. "


les maîtres

C’est dans un article de François L’Yvonnet, paru aussi dans Nouvelles Clés, que j’ai trouvé cet " Hommage à Marie-Madeleine Davy ". L’auteur explique entre autres qu’il y a deux sens au mot " maître " : maître-dominus et maître-magister. Le dominus, c’est un peu celui qui captive, qui soumet, qui domine, l’image de " tous les mauvais maîtres à penser qui asservissent l’esprit ", explique l’auteur. Le magister est celui qui libère, " qui affranchit l’élève en l’élevant, en le rendant maître de soi ". L’auteur rappelle qu’en guise d’épitaphe sur la tombe de Madame Davy sont écrits ces simples mots : "  Passant, sois heureux. " " Il revient à chacun en somme, écrit-il, comme elle aimait le souligner, de gravir sa montagne intérieure, ce qui exige d’avoir vécu la condition humaine, toute la condition des hommes, fragile et contradictoire. "

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Marie-Madeleine Davy : la montagne


Au cours de sa vie, Marie-Madeleine Davy a eu l’occasion d’aborder le sujet de la montagne intérieure. " Montée et descente – pour ne pas dire dégringolade – se jumellent. Sommets et précipices fraternisent. Peu à peu l’unité s’engendre et se déploie ", écrivait-elle dans La montagne et sa symbolique. Il faut préciser que, vers la fin de sa vie, elle a fait des recherches sur ce qu’on pourrait appeler " les espaces intérieurs ". Elle invitait à découvrir le désert intérieur en chacun de nous ou la " montagne intériorisée ". Un de ses ouvrages porte sur le désert, l’autre sur la montagne; pour elle, deux symboles du cheminement intérieur.

D’après :

DAVY, Marie-Madeleine. La montagne et sa symbolique, Éd. Albin Michel, Coll. " Spiritualités vivantes ", 1996.


"
 Douter de l’existence de la montagne intérieure s’avère parfaitement normal. Comment ne pas remettre en question ce qui n’a pas été rencontré? Enfouie dans la terre, la semence se tait. Seule son apparition s’offre à la vision. Au printemps les bourgeons se forment, les feuillages se déploient, la végétation se dilate grâce à un constant enrichissement d’ornements et de parures. […] Tous les hommes ne sont pas concernés par l’ascension de la Montagne intériorisée. Les différences ne sauraient être appréciées en termes de supériorité ou d’infériorité. Grâce à sa propre expérience, l’homme-montagne ne peut ignorer la fragilité de la condition humaine. "

" Les chantres de la montagne proviennent d’horizons divers, écrivait-elle plus loin : Occident et Orient se rejoignent. Les montagnards ont l’expérience de l’escalade avec les dangers qu’elle comporte. Fascinés par la grandeur qu’ils découvrent, ils vont pouvoir témoigner par le dire et l’écriture. Sur un autre clavier, les poètes s’expriment. "

J’aime bien lorsqu’elle établit un rapport entre l’ascension de la montagne et les étapes du parcours de la vie : " L’escalade offre souvent de nombreux rapports avec l’existence. Joie, découverte, passages de l’ignorance à la connaissance. Initiation s’opérant au dedans. Tentations de démesure… ou encore abandon d’un compagnon, épreuves… moments cruciaux où la souffrance submerge, angoisse de la nuit, fantasmes, cheminements à tâtons. Parfois la mort semble rôder et formuler des invitations de plus en plus pressantes. Résister, puiser au dedans de nouvelles énergies. Rencontrer le gel glacial de l’indifférence… Rêver d’un refuge provisoire… qu’on ne trouvera jamais. Seule la découverte du fond coïncidera avec l’entrée dans le ciel intérieur. "

Elle parle aussi de la verticalité… " Pont entre le bas et le haut, la fonction de la montagne consiste à relier les dimensions terrestres et célestes. Comparable à un vase alchimique, la montée opère la mutation du plomb en or pur. Les révélations s’accomplissent sur les sommets. Le symbole de la montagne se découvre grâce à une constante progression. Lors de l’ascension intérieure, aucune cime n’est jamais atteinte d’une façon permanente. D’où la mobilité des mouvements répétitifs. L’accès au mont des Révélations permet de recevoir un enseignement. Celui-ci est trop secret pour être transmis, sinon d’une façon approximative. C’est à chacun de recevoir et de retenir une vision fulgurante répondant à sa propre ouverture et capacité. La dimension de profondeur se trouve éclairée. La béatitude éprouvée se transforme en un silence célébrant le passage du temps à l’éternité. La montagne s’apparente à un poème. […]

" Tout devient montée; tels les actes les plus simples de la vie quotidienne. Les opposés sont bannis. En effet, les contraires s’épousent. Au cours de la démarche, l’horizontalité et la verticalité ont pu s’unir. Quant à la mort, la voici transformée en un sommet, lieu de métamorphoses. Pour celui qui tente l’escalade de sa Montagne intérieure, il arrive un instant où les montagnes du dehors et du dedans s’effacent. Les reflets se retirent et les formes s’évanouissent. […]

" Monter exige une extrême prudence. Les précipices, éboulements, avalanches guettent tout visiteur d’une montagne extérieure. Les faux pas peuvent avoir de graves conséquences. Il en est de même pour la montagne du dedans. Impossible de faire l’économies des erreurs, illusions, épreuves douloureuses, arrachements. […] L’expérience des amis de la Montagne intérieure comble toute attente. Elle introduit dans un dévoilement illimité… Entrée dans un éblouissante lumière, ne comportant aucun crépuscule. Accès à l’éternité. "

Très tripatif que tout cela. Marie-Madeleine Davy. La montagne et sa symbolique, paru chez Albin Michel, Collection " Spiritualité vivante ".

Je vais terminer en vous communiquant ces lignes que je trouve magnifiques : " Quoiqu’il advienne, je ne sais pas où va mon chemin, mais je marche mieux quand ta main serre la mienne. " C’est de Alfred de Musset. Une autre citation que je vous suggère de verser à votre répertoire du charmant partenaire. J’ai été un peu déçu d’apprendre que Musset avait adressé cette poésie à son frère. Vous n’êtes pas obligé d’ajouter cette précision, vous savez, et puis… il faut parfois tricher un peu pour être aimable…

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