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Quand
un monde hésitant et changeant se dérobe à chaque pas à nos pieds incertains...
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L'œuvre
Jusqu'à maintenant, l'essentiel de mon oeuvre a été, est et demeure éminemment matérielle et concrète dans ses supports et médiums, primitive dans ses moyens et figurative dans ses sujets. Je n'en affirme pas moins résolument une contemporanéité fondée sur une humanité intemporelle et non pas seulement sur les potentialités technologiques, croyances et parti-pris d'une modernité temporelle telle qu'elle s'inscrit dans un siècle. Dans ce siècle. Un siècle longtemps subjugué par les lumières d'une humanité civilisée, moderne et technologique. Un siècle obnubilé par la croissance perpétuelle et partant, peu soucieux de la dilapidation des ressources, de la dispersion des poisons et polluants, de l'érosion de la bio-diversité, de l'accroissement des écarts dans l'appropriation des richesses provoqués par des comportements erratiques amplifiés par un accroissement démographique exponentiel et par l'ampleur autant de sa dispersion que de sa concentration sur le territoire terrestre. Un Art contemporain fasciné par la nouveauté à tout prix et par l'enfouissement de l'art ancien devenu aussitôt déchet non seulement refléterait, mais aussi participerait à cette fuite en avant suicidaire en lui servant de caution morale et esthétique. " L'Art est mort " proclamait Dubuffet au début du siècle. Pourquoi pas le monde ! Or, ni l'Art ni ce monde ne sont morts. Du moins, pas encore, même si l'Art a de la difficulté à trouver sa place dans ce monde. |
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Revisiter, actualiser, recycler en quelque sorte l'ancien tout en permettant au moderne de surgir sans qu'il écrase, pour emprunter au vocabulaire informatique, les données, les médiums, les savoirs précédents. Une sorte d'écologie de l'Art qui réaffirmerait l'importance de la bio-diversité artistique où l'ancien côtoierait le moderne, où le présent conjuguerait en un même temps le passé, où l'ostracisme des avant-gardes ne seraient plus le pendant de celui des académismes. Comme si chacune des manifestations ou incarnations de l'histoire de l'Art était inscrite quelque part, mêlée dans nos fibres, à quelqu'ADN. Comme si l'Art aussi était biologique. Comme si nous avions bien peu changé depuis que l'homme a soufflé quelqu'oxyde sur sa main posée sur le roc d'une caverne imprimant ainsi son profil en négatif pour l'éternité. Enfin... jusqu'à ce que quelque métro, égout, sous-sol, stationnement, autoroute ou mine ait fait sauter la montagne. Ce qui nous relie à cet humain-là ce ne sont pas les procédés, les techniques, les outils, les machines, les idéologies, les esthétiques ou les croyances. Ce qui le relie à nous c'est que nous avons encore des mains. Et qu'avec ces mains là nous pouvons certes construire des machines et actionner les touches d'un clavier d'un Pentium VI mais aussi prendre un bout de charbon de bois, tremper nos doigts dans des colorants minéraux ou végétaux et peindre. Peindre, sculpter et dire aujourd'hui encore comme Picasso déclarait jadis : " Tout a été peint mais pas par moi ", au lieu de dire : " Tout a été peint et je dois chercher autre chose ". L'Art ne remplacera jamais la vie. Il n'en est qu'une pâle abstraction, mais il n'en incarne pas pour autant la mort. Dans un monde où tout bouge, l'art qui ne bouge pas nous apparaît semblable à la mort, cependant que l'art qui bouge s'impose pour peu que le spectateur, lui, s'arrête. Cinéma, vidéo, imagerie virtuelle en 3D, performances et installations, multimédia, " work in progress ", foisonnement et vertige relèguent un temps la peinture-peinture en marge de la page où s'inscrivent nos circonstanciels et contemporains intérêts. Même si dans son processus de fabrication l'oeuvre peinte où sculptée ne fait que ça, bouger, se métamorphoser de couche en couche, d'abstraction en figuration, de volumes en planes surfaces, de traits en masses, de pâleur en saturation ou, son contraire, de l'obscur au lumineux, l'oeuvre peinte ou sculptée ne bouge pas. Du moins pas dans son résultat. Paradoxalement, l'Art qui bouge, cinéma, vidéo, art médiatique, impose l'arrêt de l'essentiel de nos mouvements physiques et mentaux, par contre on peut être impressionné, envoûté par une oeuvre peinte ou sculptée sans devoir pour autant s'arrêter soi-même de vivre et de bouger. |
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Peindre, sculpter, c'est croire à l'énergie de la matière. Comment expliquer autrement l'impact du contact direct avec l'oeuvre d'Art pour peu que l'on accepte, dans une contemplation active, de recevoir ce que son rayonnement nous livre ? L'impact de l'émotion. Avoir déjà senti en soi les radiations, le rayonnement de la matière picturale ou sculptée. Si les quartz, les cristaux qui emmagasinent et restituent à demande les informations numériques ou analogiques de nos puces informatiques, d'autres matières sont aussi capables de telles et d'encore plus formidables merveilles. Quand on est placé directement en sa présence, ce que nous révèle l'Art visuel, une fresque ou un marbre de Michel-Ange, un fusain, un bronze de Rodin, une huile sur toile de Gauguin, Riopelle ou Alechinski, ou un haut-relief anonyme d'une cathédrale gothique, c'est que la matière picturale et sculptée, modelée ou apposée en fines couches ou en volumineux aplats, striée, triturée ou lisse, lumineuse ou obscure, logée, au gré de la composition de l'ensemble, dans la structure et l'interface même de ses masses, de ses alluvions microscopiques successives, emmagasinerait, elle aussi, une quantité insoupçonnée d'informations qui vont bien au delà de la complexité de l'image ou du volume lui-même, bien au delà des innombrables messages qu'elle semble de prime abord et à l'étude nous transmettre. À chaque coup de crayon, de doigt ou de pinceau, la précision, la concentration, l'acuité de l'intention de l'artiste chevauchant l'impulsion qui l'anime, toutes des informations contenues dans des ondes, se seraient en quelque sorte cristallisées dans la couche de matière apposée là pour l'éternité, comme une mémoire minérale visible, enfouie ou cachée sous d'autres couches, elles-mêmes transformées par cette présence souterraine-là. L'oeil, le corps pourraient décrypter ces messages. Si la lumière est une onde, si chaque couleur filtrant cette onde a des effets sur notre psychisme, notre humeur, notre pensée et nos émotions, la composition spécifique de la matière picturale ou sculpturale de chaque oeuvre d'art module d'une manière unique et singulière cette onde désormais amalgamée aux ondes transmises par la matière corporelle de l'artiste. En somme par sa pensée. Aucune reproduction imprimée ou filmée ne peut se substituer à cette matière ni contenir et restituer ce qu'elle contient. Peindre, sculpter, c'est vouloir être en contact avec cette énergie-là. Avec cette capacité de la matière d'enregistrer les ondes conscientes ou inconscientes du corps, du coeur, de la pensée et de l'âme humaine par des gestes et une technologie millénaire. |
| Le papier s'anime et se tord de plaisir sous l'action de l'eau qui transporte la couleur et enfin se nourrit de l'air pour fixer le tout. |
Le médium est, dit-on, le message. Les matériaux que sont le papier et la terre ne sont pas que supports, ils sont l'oeuvre elle-même. À tout le moins ils la forment, ils la nourrissent à un point tel que, transposée dans un matériau autre, l'oeuvre ne peut qu'y perdre. Dans l'épaisseur de ce qui reste d'un coup de pinceau sur le papier ou de la pression du pouce sur la terre, on peut parfois percevoir l'ombre d'une âme parce que la matière a l'intelligence et la mémoire de ce qu'il est advenu de sa relation avec un être humain. Les êtres ouverts et sensibles ont accès à cette intelligence et mémoire-là. Le papier est une superbe matière même si contrairement à la céramique il ne convie que trois des quatre éléments. À moins qu'un projet artistique n'impose que soient brûlées les oeuvres qu'il supporte, le feu, comme élément constitutif, en est absent. Le papier convoque la terre qui fait pousser et croître les fibres qui le composent. Il accueille inégalement dans les profondeurs de sa surface tous les pigments de la terre. Le papier s'anime et se tord de plaisir sous l'action de l'eau qui transporte la couleur et enfin se nourrit de l'air pour fixer le tout. Comme la céramique, son invention et son utilisation dans le cours de l'histoire de l'humanité remonte à des temps presqu'aussi immémoriaux. Sa grande diffusion et la diversité de son actuelle utilisation nous fait oublier le temps où sa rareté et son prix lui conféraient les attributs du respect et de la noblesse. Aujourd'hui, l'ascendant des oeuvres sur toile nous fait oublier que les plus anciennes n'ont tout au plus que trois ou quatre siècles alors que des oeuvres sur papier nous sont parvenues d'aussi loin que le deuxième millénaire avant notre ère. Aussi fragile qu'il paraisse le papier recèle d'innombrables forces et qualités. En le manipulant, ce sont des siècles d'humanité et de génie humain que je touche. |
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Comme si le corps à corps entre ce qui nous fonde et ce qui fonde l'univers était une source inépuisable d'énergie. |
La terre me touche et me nourrit. Comment être insensible à ses vertus, ses charmes et ses bienfaits ? Je ne sais par quelle mécanique, le travail de la terre loin de m'épuiser, me repose. Comme si elle savait aspirer et consumer toute fatigue physique et mentale. Ce phénomène récemment observé après quelques années d'abstinence s'explique peut-être par cette particularité rare du matériau céramique qui engage à différentes étapes de son processus de fabrication les quatre éléments fondamentaux, la terre, l'eau, l'air et le feu, longtemps considérés comme principes constitutifs de tous les corps ( Le petit Robert ). Comme si le corps à corps entre ce qui nous fonde et ce qui fonde l'univers était une source inépuisable d'énergie. Cette fusion n'est pas sans risque. La terre a son caractère et impose ses limites d'une manière qui peut sembler parfois cruelle aux esprits vindicatifs et susceptibles. Elle m'a appris que l'univers n'est pas un tout indifférencié et que les apparentes limites sont aussi une force. Il y a des choses que la terre peut faire, il y en a d'autres qu'elle ne peut pas faire sans se plier aux lois de la gravité ou aux forces telluriques internes qui l'animent. Comme si, en petite ou en grande quantité, elle demeurait toujours la même. Forte de cette incorruptibilité discrète et inaliénable, elle se joue des apparences et en change souvent au gré des métamorphoses que l'action de l'air lui impose en aspirant l'eau qui la compose et en fonction des transmutations que l'action du feu propose suivant les intensités inégales des ses flammes. Naissance, vie, mort et renaissance. Quand l'eau l'a quittée, la terre semble avoir perdu toute vie. Quand le feu, antithèse de l'eau, et l'air encore s'en mêlent, elle semble renaître à la vie. Elle endosse et incarne en même temps le léger et le grave, la fragilité et la force. Peindre au sol, peindre le sol. Une expérience unique. Une surface inexploitée. Un espace dénigré, occulté, indifférent à nos pas affairés. Magnifier le sol qui nous porte, la terre qui par la force de sa mouvance nous permet d'être ce que nous sommes et non pas atome d'étoile arpentant l'univers. Marcher sur l'Art enfin puisqu'il est ça, foulé aux pieds de nos regards aveuglés d'images. Marcher sur l'Art puisqu'il est ça, refoulé à la marge de ce qui ne bouge pas. Les diktats de l'évolution imposent la dictature du mouvement. Marcher sur l'Art puisque le pouvoir immense de la contemplation s'est brisé sur la citadelle de ce qui doit bouger pour intéresser. Marcher sur l'Art pour sentir sa densité et ses infimes, transparentes et profondes épaisseurs. Marcher sur l'Art. Profaner le sacré. Peindre le sol, sacraliser le profane. Fouler aux pieds. Ou encore, reposer ses pieds dans l'eau claire d'un ruisseau. Marcher et regarder où l'on met les pieds. Le dernier refuge du regard gavé et repu. L'ultime nourriture de l'anorexique voyeur. |
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Sentir sous ses pieds le vertige de l'attraction suspendue.
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Peindre sur de grandes surfaces. Peindre en marchant. Peindre là où l'on marche et où l'on marchera. Fouler de ses pas l'oeuvre à faire. Arpenter, tout en la pensant, l'oeuvre elle-même. Inscrire ses pas dans la matière issue de ses mains. Penser avec ses pieds. Être par ses pieds dans l'oeuvre. Une inscription et un encrage nouveau. Un ancrage nouveau dans une réalité nouvelle. Peindre avec le décalage que provoquera l'enduit final. Espérer l'éclatement de la couleur et des matières, la transfiguration des lumières. Puis, abandonner l'oeuvre à l'action des épaisseurs, à la transparence révélatrice des protecteurs. Marcher sur l'eau. Marcher sur l'eau, comme on peut le faire certains hivers naissants et sans vent quand le froid, précédant la neige, fige la surface claire d'un lac. Marcher sur une mince glace placide et fragile. À nos pieds surgit la transparente épaisseur de l'eau. Ici, des rochers rouges et verts surgissent de la masse noire des profondeurs. Un monde ralenti où nagent quelques truites endormies. Là, des plantes se bercent lentement autour d'une barque engloutie. Au-dessus, le monde. Au-dessous, toute l'épaisseur du monde. Sentir sous ses pieds le vertige de l'attraction suspendue. Sentir sous le mince vernis d'une eau solide et claire la densité fragile de l'espace qui la contient. Percevoir la terre qui, au milieu, se dérobe dans d'obscures lueurs noires traversées de lumières et qui, de proche en proche de ses rivages, surgit brusquement ou doucement en foudroyants paysages. De loin en loin, c'est le miroir des montagnes. Sous nos pieds, la loupe glacée, focalisant de miroitantes matières nous fait traversant et partie du monde. Ocres irisés de verts. Bleus profonds striés de sable roux. Le flan arcs-en-ciel des truites n'étant que le reflet vivant du lac. Quand un monde hésitant et changeant se dérobe à chaque pas à nos pieds incertains, ne reste, comme antidote à son vertige que le vertige même de son immobile contemplation. Il apparaît sous nos pieds avides non plus comme l'air qui nous entoure et nous remplit mais plutôt comme un lac vivant sous la glace. Le monde nous porte. Ainsi libéré d'avoir à le supporter on peut marcher sur son dos. Aller et venir. Rester. Partir. Peindre. Créer. Voir. © Tous droits réservés. Luc Archambault (1998). |