|
| ||
| Vieillissement Retrouver l’esprit de la vieillesse | ||
| ||
| La démarche de l’auteur | ||
COMBAZ,
Christian. | " J’avais l’intention de traiter le thème des nouveaux vieux, d’exalter les vertus de la gymnastique octogénaire et de raconter que j’avais fait le Grand Huit, à Disney World, avec un groupe de grands-mères intrépides, nous dit l’auteur dans son Avant-propos. Je n’en ai pas eu le courage. Il s’agissait de donner crédit à trop de pieux mensonges. Je devais en somme illustrer que la vieillesse est l’âge du divertissement légitime et qu’il existe mille remèdes à la sénescence : rester actif, se tenir droit, faire du sport, sortir, désirer toujours plus. On m’avait envoyé là-bas pour cela. – C’est un journaliste de carrière qui parle. – J’ai plutôt composé 30 feuillets d’un tendre pessimisme sur les nouveaux vieux en affichant ma préférence pour les anciens. Mon article n’a jamais été publié. " On ne me demandait pas mon avis, poursuit-il, mais de rassurer les lecteurs de mon journal sur ce qui les attendait. Or, je suis revenu de mon voyage convaincu que la vieillesse est, quoiqu’on veuille, l’antichambre de la mort. " | |
| " Or, je suis revenu de mon voyage convaincu que la vieillesse est, quoiqu’on veuille, l’antichambre de la mort. " | ||
L’auteur, Christian Combaz, a la particularité d’avoir, dès sa jeunesse, été très intéressé par les personnes plus âgées. Et je trouve ça d’autant plus sympathique que j’ai eu cette même tendance très jeune à fréquenter des personnes beaucoup plus âgées. Il est touché par l’âge, il est bouleversé par l’âge. Il n’est pas inquiet, il n’est pas triste pas du tout face à la vieillesse. Il sait même en blaguer. Au tout début de son ouvrage, en exergue, il cite Tristan Bernard qui écrivait : " À 650 ans, Mathusalem était si bien conservé qu’il n’en paraissait guère plus de 375. " C’est encourageant. " Nul doute qu’une morbide fascination devant la vieillesse m’a inspiré les réflexions qui forment la matière de ce livre, avoue l’auteur. Néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait de bonnes ou de mauvaises façons de connaître un sujet. On le connaît ou non, voilà tout. Et on le connaît mieux si on l’aime. " | ||
|
" La fréquentation des gens âgés, hommes ou femmes, m’a toujours paru de loin préférable à la compagnie de mes contemporains. " |
Toujours dans son avant-propos, il raconte son voyage avec un ami qu’il appelle Victor : " Victor avait soixante et onze ans, j’an avais vingt-cinq. On trouvera singulier que, si jeune, je prétende avoir eu ce vieillard pour ami. […] La fréquentation des gens âgés, hommes ou femmes, m’a toujours paru de loin préférable à la compagnie de mes contemporains ", explique C. Combaz. Il a une façon de voir la vieillesse qui est très positive, il n’en fait pas montre, si je puis dire. En tout cas, c’est une façon de regarder la vieillesse qui est beaucoup plus positive que la plupart des gens. " La seule attitude digne face à l’échéance est celle que l’on adopte dans une salle d’attente, quand on n’a pas le cœur à lire une revue. Elle consiste à regarder devant soi calmement. C’est ce à quoi ce livre vous invite ", ajoute-t-il. | |
| L’esprit de vieillesse fait défaut | ||
|
" Je trouve que l’Occident prend son imagination au dépourvu et sa mort à la légère. " |
" En Occident, le sommeil ne se mérite pas, fait observer Christian Combaz : il s’administre. Un cinquième des adultes s’infligent une pilule qui les fait passer, tous le soirs, de leur petite vie à leur petit trépas quotidien en une minute. Une minute ça ne fait déjà pas lourd quand il s’agit de dresser le bilan de la journée, mais quand il s’agit d’une vie, je trouve que l’Occident prend son imagination au dépourvu et sa mort à la légère. La morale de toute l’aventure méritait davantage. Car être vieux – et c’est là que je voulais en venir –, ce n’est rien d’autre : c’est faire œuvre morale. | |
" La vieillesse est, en elle-même, une morale qui consiste à mettre de l’ordre dans le foisonnement de l’expérience. Elle assigne une valeur à chaque épisode de la vie; elle trouve un sens à ce qui paraît n’en avoir pas. […] La vieillesse est depuis quarante siècles la conscience douloureuse de l’espèce humaine, parce qu’elle témoigne de notre finitude au moment même où nos mérites et notre expérience devraient nous permettre de prendre place au banquet des dieux. […] " La doctrine officielle des sociétés développées prône le droit à la santé pour les vieillards, ce qui m’apparaît aussi absurde que de réclamer le droit aux yeux bleus pour les nouveau-nés, car la vieillesse, on n’en guérit pas ", nous dit l’auteur. [rires] Eh bien, je peux vous dire que ça m’a fait du bien de prendre connaissance de cet ouvrage, car je trouve qu’il y a tellement de livres qui nous font apparaître l’expérience d’avancer en âge comme un passe-temps, un loisir, des vacances... Moi, je ne la vis pas comme ça du tout. Je me porte bien, mais je préfère considérer la vieillesse d’une façon beaucoup plus claire, plus lucide. | ||
| " J’affirme volontiers que ce qui manque aux nouveaux vieux c’est l’esprit de vieillesse. " |
" J’affirme volontiers, dit plus loin Combaz, que ce qui manque aux nouveaux vieux c’est l’esprit de vieillesse. Et là-dessus, qu’on me pardonne, j’ai mon mot à dire, même si je n’ai guère dépassé la trentaine, parce qu’il n’est pas d’âge pour l’acquérir. (En fait, il est près de la cinquantaine maintenant, mais l’ouvrage a été publié une première fois en 1987 aux éditions Robert Laffont.) | |
| La faute au jeunisme | ||
| " Les Américains nous ont infligé ce culte de l’enfant, qui s’est propagé chez nous comme le hamburger et la musique rock. " |
" D’où vient, en effet, que la vieillesse, la maladie et la mort soient des sujets qu’il ne convient pas d’aborder – que dis-je : à quoi il ne convient même pas de songer seulement! – avant d’en être menacé?
" Ne suis-je pas, moi aussi, pour peu que le destin le permette, un futur vieux? N’ai-je pas quelque intérêt à rechercher, pour moi-même et dès maintenant, de bonnes raisons de ne pas désespérer quand viendra l’âge de m’asseoir et d’attendre? […] | |
| " L’un des phénomènes les plus ridicules que l’on puisse observer dans la civilisation développée est l’attention exclusive, passionnée, qu’elle manifeste à l’égard de sa progéniture. Les Américains nous ont infligé ce culte de l’enfant, qui s’est propagé chez nous comme le hamburger et la musique rock. Toute une génération de parents, celle des miens, s’est abîmée dans le spectacle des ses enfants jusque dans la niaiserie. Autrefois, on disait de son petit qu’il allait devenir quelqu’un. Désormais il faut avant tout qu’il reste lui-même. Par un coupable paradoxe, on le livre à l’influence exclusive de la télévision et de l’école. Au lieu de rester lui-même, il devient donc n’importe qui. " [rires] Il y a des bons raisonnements là-dedans non?
" L’idéal de la jeunesse et l’indépendance qui prévaut aujourd’hui rendent le spectacle de ces gens-là (les gens âgés) insupportable, quand bien même on garderait assez d’argent et d’espace pour les tolérer chez soi. Il faut dire que nous vivons désormais dans le règne de l’épanouissement personnel. Ça signifie, très littéralement, que le souci de l’autre est devenu secondaire. Il y a 40 ans à peine, on vouait encore, bon gré mal gré, une partie de son existence au soin de ses parents âgés. Ce n’était pas toujours drôle, ça n’allait pas sans heurts ni parfois sans haines, mais les grands-mères à domicile avaient un rôle; et quand ce n’était que celui de l’emmerdeuse, eh bien, c’en était un. Il est vrai que la vie alors était différente. Les femmes étaient moins nombreuses à travailler au-dehors. Les plaisirs étaient plus rares. On sortait peu de chez soi. On ne voyageait pas. " Grâce à Dieu, ces temps d’obscurantisme social sont révolus. Désormais, il y a un deuxième salaire à la maison, les enfants vont à la garderie, on passe le mois d’août au bord de la mer, on change de voiture l’année prochaine, et grand-mère est dans une maison de retraite où l’on s’occupe très bien d’elle. " Les enfants, même gâtés, sont déjà sacrifiés, de nos jours, à la liberté de leurs parents. Sacrifiés jusqu’au divorce, par exemple. Alors une grand-mère, vous pensez! ça ne pèse pas plus lourd qu’une pelote de laine dans la balance de la nouvelle morale sociale, dit Combaz. […] En vérité, garder chez soi un parent âgé n’exige qu’une seule vertu, dont nous sommes de moins en moins capables : c’est de se convaincre qu’il s’agit d’un autre nous-mêmes, et qu’il est de notre propre nature de finir, comme lui, radoteur et grabataire. " | ||
|
|
Le déni culturel de la mort | |
| " Au fond, la plupart d’entre nous possèdent assez de sagesse pour comprendre que la vieillesse n’est pas une honte... " |
" Voici l’occasion de souligner qu’il n’est pas d’âge pour devenir vieux, nous dit Christian Combaz. Ainsi, contrairement à une opinion répandue, développer une maturité précoce n’est pas une honte. Lorsqu’un enfant parle comme un livre, on laisse entendre qu’il a trop de jugement et qu’il est donc incapable de s’amuser; bref, ‘ c’est un vieux ’, dit-on volontiers, avec un haussement d’épaules et un air consterné. En revanche, si son grand-père profère des sottises toute la journée et fait de la balançoire, on dit avec indulgence qu’il a su rester très jeune. [rires] Voilà un paradoxe qui mérite d’être dénoncé, car il est issu d’une vision illusoire de la vie et une idée fausse de l’enfance. " | |
| Plus loin dans son Éloge de l’âge, Christian Combaz parle de notre rapport névrotique avec la mort. " Ainsi, la névrose de nos sociétés modernes devant la mort parvient-elle à se glisser dans l’esprit même de ceux qui n’ont pas sujet de la craindre. Il en va de même pour la vieillesse. Au fond, la plupart d’entre nous possèdent assez de sagesse pour comprendre que la vieillesse n’est pas une honte, ce qui ne nous empêche pas de redouter l’apparition à notre front des premiers cheveux blancs jusqu’à vouloir les dissimuler. Le jour où un homme y consent pourtant, dans la solitude de sa conscience, il sait bien qu’elle est chose naturelle, autant que sa nudité. Dans un cas comme l’autre, c’est plutôt l’aveu, la publicité de l’affaire qui chatouille sa pudeur. En somme, tout cela est une question d’amour-propre. | ||
| " La relégation dont la vieillesse est victime ne provient donc pas seulement de l’égoïsme avec lequel nous la traitons. Les vieux s’obligent eux-mêmes à la discrétion. " | " Et cependant, l’âge venu, on ne se retire pas seulement afin d’éviter d’être gêné devant les autres. Il s’agit aussi de ne pas devenir, pour les autres, un sujet de gêne. La relégation dont la vieillesse est victime ne provient donc pas seulement de l’égoïsme avec lequel nous la traitons. Les vieux s’obligent eux-mêmes à la discrétion. S’ils consentent à disparaître de notre univers quotidien sans l’ombre d’une révolte, c’est afin de nous ménager. De cela, nous devrions leur être reconnaissants. Car, pour le coup, il ne s’agit plus d’amour-propre, mais d’un amour tout simplement exprimé avec indulgence et qui murmure : ‘ Laissez-les, ils sont jeunes. ’ […] | |
| " Il est permis de se demander si la prétendue vitalité, le grand optimisme et le sourire inaltérable des nouveaux vieux ne répondent pas en dernier recours à une inquiétude. Qu’ils cherchent à se rassurer eux-mêmes, à ignorer leur sort tant qu’ils le peuvent est une évidence, mais il arrive toujours un moment où la certitude de leur mort prochaine les effleure, puis les tourmente, puis leur devient indifférente; et cependant, même parvenu à cette souveraine égalité d’humeur devant la mort, ils n’en font guère preuve devant nous, car ils savent que nous ne les comprendrions pas. Nous les prendrions en pitié, ce dont ils ne veulent pas. Et surtout nous serions malheureux qu’ils nous rappellent ainsi à la fragilité de notre condition, c’est pourquoi ils s’en gardent par amour. " | ||
| " L’essentiel que nous apprend la vieillesse tient sans doute dans ce mot dont il est fait aujourd’hui un si grand usage, mais dont le sens est méconnu : Amour. " |
" L’Amour! L’Amour! Je n’ai donc que ce mot à la bouche. Voilà une notion vague ornée de surcroît d’une majuscule qui suscite à coup sûr le dédain des esprits forts, et pourtant, si nul n’y reconnaît le sujet de ce livre, j’aurai perdu mon temps. Car l’essentiel que nous apprend la vieillesse tient sans doute dans ce mot dont il est fait aujourd’hui un si grand usage, mais dont le sens est méconnu : Amour. […] | |
" Souligner que la vieillesse est proche du terme de la vie n’est pas donner la preuve que le terme ait un sens. Et cependant même si la preuve est impossible à administrer, c’est encore, curieusement, dans le matérialisme social qu’on trouve a contrario les indices les plus convaincants de la probabilité d’un sens après le terme. […] " Ne trouve-t-on pas étonnant qu’une société sans mystère et sans âme comme la nôtre, où s’expriment avant tout le cynisme de la chair et la passion de tout ce qui est mortel, soit à ce point soucieuse d’éternité? Car c’est bien de cela qu’il s’agit après tout. Notre lutte dérisoire pour assurer au corps humain trente années de vie supplémentaire, la jeunesse éternelle de nos vedettes, et jusqu’aux âneries proférées par d’éminents astronomes qui s’inquiètent à présent de la survie de l’humanité après l’inévitable extinction du Soleil, tout semble indiquer que l’homme moderne ne se résout pas de bonne grâce à rendre l’âme. On peut même dire qu’il y est moins résolu et préparé que les milliards d’êtres qui l’ont précédé sur la Terre. " | ||
|
| ||
|
Par 4 chemins/ Le
8 avril 2001/2e heure | ||
|
| ||