À quoi sert l’instruction?


" Nous sommes arrivés à la grande révélation de la fin du 20e siècle : notre avenir n’est pas téléguidé par le progrès historique. Les défaillances de la prédiction futurologique, les échecs innombrables de la prédiction économique (en dépit et à cause de sa sophistication mathématique), l’effondrement du progrès garanti, la crise du futur, la crise du présent ont introduit partout le ver de l’incertitude. "

MORIN, Edgar. La tête bien faite, Éd. Seuil, Coll. " L’histoire immédiate ", 1999.

MORIN, Edgar.
La tête bien faite
,
Éd. Seuil,
Coll. " L’histoire
immédiate ",
1999.

Il m’arrive de dire, lors de conférences ou à la radio, que je m’adresse à la génération la plus instruite de l’histoire de l’humanité. Peut-être faudrait-il préciser : aux deux générations les plus instruites, ou ramener le territoire à l’Occident, ou rappeler qu’il y a encore parmi nous des analphabètes... Mais on ne nuance guère quand on veut choquer. Cependant, j'ajoute ensuite : " Étant donné la situation dans laquelle nous nous trouvons, on se demande ce que vaut l’instruction. " En effet, l’instruction des uns n’aura pas empêché l’analphabétisme des autres; elle n’aura pas non plus empêché la ou plutôt les crises que nous traversons.

Quoi qu’en pensent ceux qui s’enrichissent dans un marché financier gonflé au point où les valeurs ne correspondent plus à la réalité, il existe bien une crise économique : le fossé entre les riches et les pauvres s’élargit. Nous avons, d’une part, des riches de plus en plus riches et, d’autre part, des pauvres de plus en plus pauvres. L’instruction n’aura pas davantage permis de résoudre la crise écologique, beaucoup plus grave quant à moi, que l'autre.

L’instruction ne nous aura pas fait comprendre que nous, les humains, ne sommes pas en dehors de l’environnement. Sur ce point, je peux bien vous confier que les nombreuses informations que je suis amené à digérer en tant que vulgarisateur me rendent peu optimiste. Non pas que nous n’ayons pas les moyens de résoudre la crise environnementale, mais nous ne prenons simplement pas les dispositions pour le faire.

Derrière l’écran de fumée que représentent les percées pourtant réelles (j’en conviens!) de la science, toute une armée de chercheurs n’aura pas suffi pas à assurer notre avenir. Il est même permis de se demander si nous en avons un. D’où ma question : à quoi sert l’instruction?

Tout se passe comme si on avait perdu de vue des valeurs essentielles comme le sens de la survie et de la continuité. Où est le progrès alors que la barbarie connaît de belles années, en cette fin de millénaire, avec les intégristes, les ultra-nationalistes, les terroristes? Je vois bien le progrès que représente, par exemple, la création d’un tribunal international pour juger les criminels de guerre, mais cette heureuse initiative va-t-elle suffire à pacifier les esprits avant qu’un dément n’utilise des armes encore plus dévastatrices? De même que j’ai bien vu, à l’époque, le progrès que représentait le Sommet de Rio sur le développement durable qui, dans les faits, s’est traduit par un échec, n’ayons pas peur des mots. On peut donc dire que l’instruction ne suffit pas.

 

On ne peut guère communiquer aux jeunes que ce que l’on est.

Je ne parle pas ici de l’éducation, qui est bien autre chose. L’éducation suppose, entre autres, la formation du caractère, la transmission de valeurs civiques et communautaires, du sens de la responsabilité et de la nécessité de l’engagement. Car il s’agit, en éducation, de former des citoyens et non des consommateurs. Mais le monde n’est-il pas de plus en plus perçu comme un vaste centre d’achats?

L’éducation a aussi pour objet " l’ouverture du cœur ". Une formule qui me fait sourire. Cela semble tellement désuet, naïf, voire débile, alors que l’individualisme domine notre époque. Il faut bien reconnaître que le sentiment social n’est guère développé chez les jeunes. Mais comment pourrait-il l’être quand il ne l’est pas dans l’ensemble de la société? On ne peut guère communiquer aux jeunes que ce que l’on est.

Éducation : La méthode Morin

 

Le sociologue et philosophe Edgar Morin a beaucoup réfléchi à la question. Sa lucidité l'empêche d’être optimiste. Il lui semble pourtant qu’une solution s’offre à nous : l’enseignement. Nous devons, selon Morin, d’abord " réformer la pensée ". Dans son esprit, l’enseignement comprend la transmission du savoir, l’instruction donc, mais aussi l’éducation au sens profond du terme. Au-delà du savoir, quelles sont les valeurs, les qualités de l’être que l’on souhaite communiquer, non pas dans des cours spécialisés mais dans l’ensemble du système.


Retour au début© Jacques Languirand
Chronique parue dans le Guide Ressources,
Vol. 15, N° 02, octobre 1999