Le matriarcat tranquille

  


J’avais invité à prendre un verre à la maison un de mes jeunes patrons et sa compagne que je ne connaissais pas encore. Les présentations faites, nous prenons place à la table et je leur offre un verre.

 


Au tour de la jeune femme, elle demande un jus de fruits. Puis elle sourit en adressant un regard complice mais discret à son compagnon. Son geste pourtant ne m’a pas échappé et je me suis rappelé que ce jeune homme m’avait confié que sa compagne était enceinte depuis peu. Ma fille Martine, elle-même mère de mes trois petits-enfants, qui a aussi surpris le regard et le sourire, demande à la jeune femme si elle est enceinte.

Quelque peu intimidée, elle sourit et acquiesce d’un mouvement de tête. Visiblement, son nouvel état ne lui est pas encore familier. J’observe qu’il se crée aussitôt entre elle es ma fille une connivence, voire une certaine complicité. Un peu en retrait, j’observe aussi que Julie, l’aînée de mes petits-enfants, qui a moins de douze ans mais qui est déjà l’objet de la grande révolution hormonale, tente de saisir discrètement la conversation que poursuivent les deux jeunes femmes. Quelques minutes plus tard, profitant d’un déplacement de sa mère, Julie va la trouver et lui demande :

– Est-ce que la dame est enceinte ?

Martine, à son tour, acquiesce et sourit. La petite se blottit alors dans les bras de sa mère. J’ai de nouveau le sentiment très net d’une connivence, d’une complicité. Et je m’éloigne avec l’impression d’avoir été admis accidentellement dans un monde qui n’est pas le mien.

Il me revient alors qu’on trouve quelque part dans le monde – en Océanie? En Afrique? Je ne saurais dire - une tribu dont les membres se divisent en deux : les mères et les hommes. Vous avez bien lu : non pas les femmes mais les mères! Le concept de femme et même celui de fille n’existe pas dans cette société. Elles sont toutes des mères : elles le sont en fait, en puissance ou encore potentiellement. J’avoue que j’ai fini par adopter cette vue. Mon analyste, à qui j ‘en faisais l’aveu il y a quelques années, m’a invité à une certaine circonspection :

– N'oubliez pas que vous êtes devenu orphelin de mère à deux ans et demi et que vous avez peut-être tendance à voir des mères partout!

Mais après un moment de silence, sans doute ébranlé par ma conviction, il ajouta :

– Après tout, vous avez peut-être raison…

– Peut-être fallait-il un orphelin de mère pour être touché par l’évidence…

Là-dessus, nous avons convenu à la blague de ne pas ébruiter l’affaire. Car c’était l’époque ou les féministes criaient sur tous les toits que l’instinct maternel, ça n’existe pas. Et que l’on découvrirait, par ailleurs, que le lait de femme était souvent pollué! A qui se fier, je vous le demande, si le lait de nos femmes est pollué. Quelle époque! L’instinct maternel anéanti et le lait de nos mères, de nos sœurs, de nos cousines, de nos filles… pollué!

Cet étrange collage de réflexions et d’images c’est imposé à moi alors que j’étais allongé sur le sable, à quelques mètres de la mer, sous un ciel bleu pâle… Mais comme rien n’est parfait, malgré un soleil chaud, l’air était particulièrement frais. Et ma fille croyant sans doute que je dormais, avant d’aller se promener sur la plage avec la plus jeune de mes petits-enfants, est venu en douceur étendre une serviette sur mes jambes. Qui a dit que Dieu, découvrant qu’il ne pourrait pas vraiment s’occuper de tout, avait inventé les mères?

  

Et d’où vient l’idée que c’est notre époque qui a inventé la famille monoparentale? Dont on sait que, le plus souvent, la responsabilité incombe à la mère… Qui donc s’occupait des enfants et de tout ce qui vient avec, lorsque les hommes partaient à la chasse ou à la pêche, à l’aventure dans le vaste monde, pour une quelconque ruée vers l’or, ou encore en pays de mission pour convertir les zapothèques, ou en grève, mais le plus souvent à la guerre (parfois même, Sainte!) et à la recherche du Graal – formule magique qui recouvre un peu tout le reste! Tout ça à cause de la testostérone, l’hormone mâle, qui aujourd’hui continue d’alimenter les idéologies les plus folles: le capitalisme sauvage et les intégrismes… Quand je constate que des intégristes tuent ou égorgent des femmes et des enfants, je me dis que la féministe américaine déchaînée qui estime qu’à la naissance d’un garçon, les parents devraient payer une taxe spéciale aux Nations Unis en prévision de tous les gestes sanguinaires ou simplement affreux que le cher petit être devenu un homme est susceptible d’accomplir contre l’humanité, n'est peut-être pas à ridiculiser.

Depuis le décès de ma femme, j’ai confié à ma fille les affaires du clan. Quant à mes affaires personnelles, j’ai de plus en plus tendance à prendre mes décisions en fonction d’elle et des enfants, autrement dit en fonction du long terme. Ce qui me rappelle une observation que j’ai faite il y a plus de quarante ans, lors d’un séjour dans le Pacifique sud. J’ai alors observé que dans les îles éloignées où on n’avait pas encore renoncé aux valeurs traditionnelles, les hommes s’occupaient des affaires qui relevaient du court terme, comme de décider si on partait à la pêche ou non ce matin-là, et les femmes de celles qui relevaient du long terme, comme l’éducation des enfants et la santé.

  

Au moment ou mon pessimisme en matière d’environnement s’épaissit de jour en jour, je pense à l’apport considérable de Madame Bruntland mère et ex-première ministre de la Norvège, à qui on doit le rapport des Nations Unis sur l’économie durable, et je me dis qu’on devrait dans tous les pays confier le portefeuille de l’environnement à une mère, entourée d’un conseil de mères.


Retour au début© Jacques Languirand
Chronique parue dans le Guide Ressources,

Vol. 13, N° 05, janvier 1998