Madame et Monsieur


« Ce qu'il y a de sacré dans le mariage,
c'est la résolution d'un homme et d'une femme de vieillir ensemble. »
Louis Pauwels, L'Apprentissage de la sérénité


 * Yolande Pelletier-Languirand est décédée le 28 juin 1997.

II y a plusieurs années, nous animions, ma femme et moi, un centre de croissance. (C'est fou ce que cette formule peut me paraître archaïque aujourd'hui.) Un de nos asso­ciés nous a un jour suggéré d'animer un atelier de fin de semaine à l'intention des cou­ples.

–– En difficulté ? ai-je demandé.

–– À un moment ou l'autre, tous les couples sont en difficulté.

Nous étions loin de penser, ma femme et moi, que nous avions des leçons à donner en madère de vie de couple.

–– Il ne s'agit pas de donner des leçons, mais de témoi­gner d'une vie de couple qui a duré contre vents et marées...

Il est vrai que si on compare notre vie de couple avec celle de quelques-uns de nos amis et de nos con­naissances qui ont divorcé... Au pays des aveugles, les borgnes sont rois !

Nous avons donc consacré plusieurs longs week-ends à la préparation de cet atelier. L'exercice nous a du reste été salutaire. Comme quoi c'est toujours aux animateurs que les ateliers de croissance profitent le plus!

Avec le recul brutal que m'a récemment imposé la vie*, j'ai été amené à revoir et corriger, à remettre à jour le bilan provisoire que nous avions fait de notre vie de couple à l'époque. Mais, cette fois, pour de bon. Car avec elle, il y a cette part de moi en elle qui n'est plus, de même que la part d'elle en moi qui commence à m'échapper. On a tort de croire que le passé est passé : il est aussi vivant que le présent dans la perception que l'on en a. Ce qui revient à dire que, maintenant, je ne vois plus grand-chose comme avant. La perspective n'est déjà plus la même.

Vivre avec une autre personne constitue un défi; le véritable défi, pourtant, c'est de vivre avec soi-même.

Notre vie de couple s'est étendue sur près de quarante-cinq ans, avec ses hauts et ses bas, ses rires et ses larmes, ses affrontements inévitables: ses éloignements et ses rapprochements, et avec ses passages à vide et des moments de plénitude... Je me rends compte que, même avec le recul, je ne parviendrai jamais à démêler la part du destin et celle du libre arbitre dans certaines décisions que nous avons prises, ensemble ou de part et d'autre. Pas plus que je ne parviendrai à démêler la part du biologique, du psychologique, voire du karmique qui entre dans une relation de couple. C'est à peine si je comprends que certaines expériences de la vie devaient être vécues ensemble, d'autres séparément.

Une vie de couple, c'est difficile à réussir. Il y a les problèmes qui relèvent du couple lui-même. Mais il y a surtout les problèmes individuels qu'on n'avait pas résolus et qui font surface à la faveur de la confrontation avec l'autre. Vivre avec une autre personne constitue un défi; le véritable défi, pourtant, c'est de vivre avec soi-même. Mais on n'en est pas conscient. On finit par pro­jeter tous ses démons. Il/elle devient l'autorité contre laquelle je veux me révolter; l'aspect de moi qui me cul­pabilise. Je projette sur l'autre mes angoisses. Si les pro­blèmes individuels étaient mieux cernés, il y aurait sans doute assez peu de problèmes de couple qu'on ne pour­rait résoudre. Dans la mesure où l'on refuse de se regarder en face, de se connaître avec ses souvenirs et ses émotions, il est difficile de vivre avec un être à travers lequel on est obligé de se regarder. Ce qui est particulièrement difficile dans le couple, c'est de travailler sur soi (une autre formule archaïque!). Car la tendance est plutôt de travailler sur l'autre, ce qui est plus immé­diatement accessible que de travailler sur soi.

Le célèbre mythologue Joseph Campbell disait du couple qu'il représente une épreuve — au sens chevaleresque du mot anglais ordeal. Ce n'est certainement pas la vision qu'en a un jeune couple! Certains iraient même, au contraire, jusqu'à voir dans leur couple la fin de l'épreuve. En particulier, la fin de la séparation d'avec la mère et le père. Car on demande souvent au couple d'assumer la fonction parentale de prise en charge. C'est une attente qui a entraîné l'éclatement de bien des couples. Sans compter les rapports névrotiques que l'on entretient souvent l'un avec l'autre. Au début, on voit le couple comme la fin de l'isolement et de la solitude. Comme la fin d'une errance. Et comme un allégement du poids de la vie. Comme la panacée de tous les maux: du désir sexuel, enfin canalisé!, jusqu'à la recherche du sens de la vie, en passant par l'étape de socialisation que représente le couple: on devient enfin une madame, un monsieur.

En ce qui nous concerne, ma femme et moi, je dirais que notre his­toire de couple s'est bien terminée. Même si nous n'avions pas la même vision du vieillissement: ma femme souhaitait se retirer de l'action, alors que je ne voyais pas — et je vois toujours pas — comment je pourrais m'en passer. Mais nous étions parvenus à redéfinir notre vie dans le respect des valeurs et des intérêts l'un de l'autre. Et c'est à quoi je voulais en venir...

Trop, c'est trop. Les attentes sont trop grandes. Le couple finit par céder sous le poids. Avec le recul, je dirais que la recette est pourtant rela­tivement simple : abaisser la barre des attentes; avoir, l'un pour l'autre, une certaine tolérance; savoir qu'il n'est pas nécessaire de tout partager. Savoir aussi qu'il s'agit du rapport de deux personnes différentes. Qui plus est : de deux sexes différents, avec des valeurs et des intérêts différents. C'est dans ce sens que l'évolution nous a entraînés. Ce qui suppose que cette différence des sexes a joué un rôle capital dans l'évolution. D'abord et avant tout, je dirais qu'il faut parvenir à un dépouillement, l'un par rapport à l'autre, une ouverture; le couple n'ayant plus d'autre fonction que celle de vivre ensemble. Et choisir de vieillir ensemble.

Il y a beaucoup de choses que j'aurais pu dire ici : parler de sondages, d'enquêtes, d'études savantes sur la vie à deux. Mais pourquoi ne pas dire plutôt ce qu'il y a au fond de moi, et qui, autrement, se dissimulerait plus ou moins der­rière ces études. Même si je sais que ces propos ne seront peut-être pas accueillis avec enthousiasme. Ils ne sont pas à la mode, c'est certain... Mais il est tellement plus facile de parler de l'amour passion, de la libération sexuelle... Il est tellement plus facile d'alimenter ce mythe plutôt que de parler du couple comme d'une entreprise difficile. Car ce qui compte, somme toute, ce n'est pas d'atteindre le but, mais le mouvement vers le but. Le couple représente une entreprise exigeante, où l'un intervient comme l'agent de perfectionnement de l'autre; comme une démarche fraternelle, comme un compagnonnage au sens profond du terme, à travers le quotidien qui débouche sur la vieillesse à deux...

Et puis, la mort.


Retour au début © Jacques Languirand
Chronique parue dans le Guide Ressources,

Vol. 13, N° 03,
novembre 1997