Savoir-vivre
La politesse
, fondement des relations

Je me suis demandé pourquoi je tenais absolument à vous parler de la politesse. C’est peut-être parce que c’est toujours bon de se rappeler que nous sommes des animaux sociaux et que la qualité de nos rapports avec les autres est extrêmement importante. Ça va dans le sens également des nouveaux péchés capitaux parce que, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la plupart de ces péchés concernent nos rapports aux autres, la qualité de nos rapports aux autres.

 

Les quatre piliers du savoir-vivre

PICARD, Dominique.
Politesse, savoir-vivre et relations sociales
,
Éd. PUF,
Coll. " Que sais-je? ",
N° 3380, 1998

La politesse, c’est très important, et on a tendance à l’oublier. C’est une vertu démocratique d’ailleurs. La politesse structure le lien social. La politesse constitue un code de communication en même temps. En fait, il y a quatre piliers du savoir-vivre, explique-t-on dans un " Que sais-je? " consacré à la question : la sociabilité, l’équilibre, le respect d’autrui et le respect de soi.

" Le premier, c’est la ‘ sociabilité ’ qui peut être considérée comme le principe constitutif du savoir-vivre, écrit Dominique Picard. Elle prône la supériorité du social sur l’individuel et renvoie à toutes les règles et valeurs qui privilégient les contacts et le lien social. " Ce qui ne veut pas dire qu’on n’est pas important comme individu, la question n’est pas là. Mais il faut veiller à la qualité de nos rapports avec les autres parce que la sociabilité, au fond, c’est d’abord cela. La politesse ça se retrouve dans le lien social, autrement dit dans l’engagement et l’adaptation mais aussi ça se retrouve dans l’écoute, l’amabilité, le sens de la conversation. Donc la sociabilité, c’est l’un des piliers du savoir-vivre.

" Le second, c’est ‘ l’équilibre ’, principe régulateur de l’ordre social, poursuit notre auteur. Il ancre les relations sociales dans un système d’échange et de réciprocité. Il privilégie l’accord sur l’affrontement, la satisfaction sur la frustration, et permet de concilier des tendances aussi contradictoires que le besoin d’égalité et le respect de la hiérarchie ou la défense des territoires et la recherche de contact. " Il faut apprendre à composer avec tout ça puisque la complexité fait partie de la vie.

" Ensuite vient le ‘ respect d’autrui ’ qui est un principe relationnel. Avec ses corollaires comme la discrétion, la déférence, le tact, la réserve, il fonde tous les modes de relation. "

C’est intéressant de voir que le respect de soi se trouve à être un des piliers du savoir-vivre. Donc, dans nos rapports avec les autres, il est très important d’avoir un certain respect pour soi-même.

" Enfin, le ‘ respect de soi ’ se présente comme le principe déterminant de la tenue. Il s’exprime par la ‘ distinction ’, valeur essentielle à laquelle aboutissent l’ensemble des attitudes prônées par le savoir-vivre. "

La politesse,
en fait,
c’est une victoire
sur l’animalité...
Tels sont les quatre principes qui constituent, en fait, quatre réponses à quatre besoins bien réels pour vivre en société sans souffrir de la promiscuité. Car, tout est là, l’art est dans la distance. Cela me fait penser à Hall, le grand bonhomme qui parle toujours de la notion de distance entre les rapports. Il explique que la politesse n’est pas la même dans un pays et dans un autre parce que les règles ne sont pas tout à fait les mêmes culturellement. Vous savez, il y a des pays où l’on peut être très, très proches l’un de l’autre, visage contre visage, par exemple. Dans les pays arabes, en particulier, on peut se parler dans le nez presque et ce n’est pas considéré comme impoli, tandis qu’ici, en Occident, il faut évidemment qu’il y ait une certaine distance et on respecte cette distance de part et d’autre pour sortir de l’animalité. Parce que la politesse, en fait, c’est une victoire sur l’animalité. Oui, oui, c’est une victoire sur l’animalité qui fait de nous véritablement des êtres humains. C’est intéressant parce qu’elle tient compte de la dimension sociale dans les rapports.
 Politesse et évolution de la civilisation

JOURNET, Nicolas.
" Norbert Elias a-t-il raison? ",
Sciences Humaines,

N° 102, février 2000

Quand on s’interroge sur cette question, la politesse nous entraîne très loin. Par exemple, le philosophe Norbert Elias s’est occupé de cette question pour faire une analyse historique et sociologique de l’Occident en y introduisant la notion de " civilisation des mœurs ".

J’aime bien m’inspirer de sources diverses comme ça parce que ça nous permet d’avoir une vision beaucoup plus éclatée sans doute mais d’autant plus vaste.

Norbert Elias a développé cette idée en trois tomes qui se résument aisément de la façon suivante :

" La civilisation est une question de mœurs, en particulier de ces petites et grandes règles qui pèsent sur l’usage du corps, la satisfaction des besoins, des instincts et des désirs humains. Or, cette dimension morale a connu une évolution très marquée en Europe à partir de la Renaissance : l’homme médiéval vivait dans une sorte de barbarie plus ou moins innocente, une liberté réelle d’exprimer violemment ses émotions, ses désirs et de satisfaire ses besoins les plus matériels sans souci du regard d’autrui.

" À partir du 16siècle, tout cela – politesse, manières de table, règles de pudeur et de décence – commence à être codifié par les nobles de la Cour. Au 18e siècle, ce sont les bourgeois qui s’emparent de ces bonnes manières. Au 19e siècle, le mouvement culmine et se démocratise encore : l’ère est à la morale puritaine qu’on appelle ‘ hygiène ’. – On est encore là, mais ça c’est une autre histoire.

" Selon N. Elias, ce mouvement inachevé dessine toute l’histoire politique, sociale et culturelle de l’Occident. – Étonnant non? – Car l’évolution de ces manières du corps sont le produit de la généralisation d’un modèle de personnage : celui du noble courtisan. – On n’en est plus là, mais quand même.

" La révolution des mœurs, explique Norbert Elias, n’aurait jamais eu lieu sans la ‘ domestication ’ des guerriers, leur transformation en noblesse de cour : du 12e au 18e siècle, en effet, en France du moins, on assiste à la montée du pouvoir royal et à la transformation des classes féodales en noblesse de cour. – Et c’est comme ça que la civilisation a commencé à se préciser davantage. – […] La société s’enrichit et se complexifie : les hommes deviennent de plus en plus dépendants les uns des autres : ils sont ‘ organiquement ’ liés par la division du travail. Ils ne peuvent plus vivre en communautés fermées sur elles-mêmes. Ce sont là, estime Elias, les deux causes profondes pour lesquelles se développe, dans les classes dominantes, nobles puis bourgeoises, une morale fondée sur la maîtrise croissante des pulsions physiques et émotionnelles. " C’est intéressant parce qu’il se trouve à faire un tracé ici de ce qu’est la civilisation et comment on a évolué d’une forme de barbarie à une forme de civilisation. Bien que, parfois, on a l’impression qu’on n’est pas tout à fait sortis de la barbarie... Il faut bien dire ce qui est. C’est la raison pour laquelle il est très important de tenir compte de phénomènes comme, par exemple, la pudeur, la politesse et la civilisation.

Il donnera, dans une entrevue qu’il a accordée dans les années soixante-dix, un exemple on ne peut plus actuel en parlant du quasi-nudisme pratiqué sur les plages. " Le quasi-nudisme sur plage, en plein essor, ne marquait-il pas un renversement dans le processus de civilisation, un retour à l’impudeur et à la permissivité? Pas du tout, explique-t-il : le bikini exprime avant tout la libération de la femme, c’est-à-dire l’égalisation des conditions. Par ailleurs, il suppose, de la part de tout un chacun, un contrôle accru de ses émotions et de ses comportements, ainsi que de nouvelles habitudes de conduite : une femme se dénudera la poitrine à la plage mais jamais chez le coiffeur. " Il n’y a pas grand chose à friser, il faut dire! [rires] Soyons polis donc, puisque nous sommes des êtres sociaux.


Les fonctions de la politesse

" La politesse assure la régulation des contacts sociaux, écrit Dominique Picard dans Politesse, savoir-vivre et relations sociales. Elle joue également un rôle important dans la protection des individus et de la communauté sociale. Elle opère ainsi aux trois niveaux du ‘ psychologique ’, de la ‘ communication ’ et du ‘ social ’. […]

" Pour assurer la fonction psychologique, le savoir-vivre place les relations sociales sous le signe de la ‘ réciprocité ’ et de la ‘ reconnaissance mutuelle ’. Les ‘ rites d’équilibrage ’ ont pour but de prodiguer aux personnes en position basse un intérêt compensatoire et de leur redonner une identité positive. "

Un peu plus loin, l’auteur parle des deux faces du respect :

" Les liens de complémentarité qui unissent le ‘ respect des autres ’ et le ‘ respect de soi ’ en offrent une bonne illustration. Car ils peuvent être perçus comme les deux faces d’un même comportement stratégique visant à la reconnaissance mutuelle. – Je te respecte et je me respecte de façon à ce que tu puisses me respecter et te respecter également. – Respecter les autres, c’est avoir à leur égard un comportement plein de tact et de déférence. Mais c’est aussi montrer l’importance qu’on accorde à leur présence et à leur jugement en se présentant avec une bonne tenue devant eux.

" Se présenter au regard des autres à son avantage, c’est aussi vouloir se faire reconnaître par eux. Car, pour être admis dans une communauté, il faut montrer son adhésion aux valeurs du groupe. Être soigné et élégant, fuir la vulgarité ou l’ostentation… Toutes les formes de respect de soi y contribuent au même titre que les marques de déférence et le tact. "

Je ne sais pas pourquoi je me suis lancé là-dedans aujourd’hui [rires] mais c’est assez tripatif. Le respect de soi c’était la première fonction, dit-on ici, d’un point de vue très sociologique, genre Bourdieu et compagnie.

Il y a la fonction communicationnelle également.

" Au niveau de la communication, la fonction du savoir-vivre est de favoriser le contact en faisant courir un minimum de risques aux faces et aux territoires des acteurs. – C’est joli comme formule. – L’enjeu relationnel soulevé ici est donc d’abord celui qui régule le contact et la distance interpersonnelle. " Il ne s’agit pas nécessairement ici du contact et de la distance physique où je le prenais tout à l’heure mais aussi, d’une certaine façon, de parler d’un certain ton qui fait qu’on donne le sentiment que l’on s’adresse à un être qu’on considère comme son supérieur ou encore quelqu’un qu’on estime, qu’on respecte beaucoup, etc. C’est dans le ton, l’attitude et le comportement que ça se passe.

Puis il y a la fonction sociale, dont on a parlé à quelques reprises déjà.

" Au niveau social, le savoir-vivre fonctionne comme tous les rituels sociaux : en renforçant l’adhésion d’un groupe et en permettant de l’opposer en tant qu’entité indépendante à d’autres groupes. En effet, les individus qui partagent les mêmes rites se sentent proches, solidaires; et simultanément, ils se ressentent comme différents de ceux qui ne les partagent pas. C’est ce que fait le savoir-vivre puisque d’un côté il institue un groupe social – dans lequel les individu partagent les mêmes pratiques, les mêmes rituels, pourrait-on dire – et de l’autre, il marque une limite entre les gens qui en font partie et les autres.

" Cette séparation s’articule autour du principe de ‘ distinction ’ – nous en parlions tout à l’heure – qui joue un rôle déterminant en opposant les gens ‘ distingués ’ – pas dans le sens de snob, mais des gens qui font partie de ce groupe-là en particulier – à ceux qui ne le sont pas. Ce principe vise ainsi la différenciation sociale; mais cette différence se teinte de hiérarchie puisque ce qui est ‘ distingué ’ est connoté positivement et ce qui ne l’est pas, connoté négativement. "

En fait, la politesse permet de structurer un lien social, constitue un code de communication, et c’est l’un des fondements essentiels des relations.

Aussi paru sur la politesse :

COLLECTIF
dirigé par DHOQUOIS, Régine.
La politesse –
Vertu des apparences
, Éd. Autrement,
Coll. " Série Morales ",
N° 2,
février 1991

 

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Par 4 chemins/ Le 3 juin 2001/1ère heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

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